.I.
Ile de Helen
Baie de Howell
Royaume de Charis

L’impératrice Sharleyan s’approcha des créneaux de la citadelle et découvrit une vue impressionnante sur le bassin de Portdu-Roi balayé par la brise et les minuscules maquettes de bateaux mouillant dans ses eaux d’un bleu veiné de blanc. Agités par le vent agréablement frais et vivifiant après la journée de chaleur, drapeaux et oriflammes dansaient et claquaient le long des remparts comme pour applaudir au spectacle offert à la jeune souveraine. Edwyrd Caseyeur, lui, était moins ébloui par le superbe panorama que soulagé de savoir sa protégée à l’abri là-haut d’éventuels tueurs en embuscade.

— Franchement, je ne crois pas que vous aurez à vendre cher votre peau à mon service, Edwyrd, dit-elle à l’homme qui passait sa vie à défendre la sienne depuis son enfance.

— Je ne le crois pas non plus, Votre Majesté. Pas aujourd’hui, en tout cas.

Elle tourna la tête pour lui adresser un sourire affectueux. Très vite, toutefois, elle se rembrunit un peu et posa la main sur l’avant-bras de son garde du corps.

— Vous croyez toujours que c’était une grave erreur, Edwyrd ? demanda-t-elle d’une voix si faible qu’elle faillit se perdre dans le vacarme des étendards malmenés par la brise.

— Votre Majesté, jamais il ne m’appartiendrait de vous dire quoi qu…

— Ne soyez pas bête, Edwyrd, l’interrompit-elle en resserrant ses doigts sur la cotte de mailles. Depuis mes onze ans, vous n’avez jamais eu besoin de me parler pour vous faire comprendre !

Bien malgré lui, le garde ne put réprimer un sourire. Sharleyan éclata de rire.

— Edwyrd, Edwyrd ! (Elle lui secoua doucement le bras.) Quand je pense à tout ce mal que vous vous donnez pour faire un masque de votre visage alors que la seule personne que vous teniez à abuser peut lire en vous comme dans un livre !

— Ce n’est pourtant pas ma faute si vous avez toujours été deux fois trop maligne, Votre Majesté.

— Non, en effet. Mais vous n’avez toujours pas répondu à ma question. Croyez-vous encore que c’était une mauvaise idée ?

Caseyeur l’examina un instant, puis se tourna vers le port. Il était rare que l’impératrice et lui se retrouvent ainsi seul à seul. Elle avait même moins d’intimité désormais qu’à l’époque où elle n’était « que » reine de Chisholm.

— Je l’ignore, Votre Majesté, dit-il enfin, le regard rivé sur les galions à l’ancre en contrebas. Je l’avoue, l’empereur est un bien meilleur homme et un bien meilleur mari que celui que je craignais de vous voir un jour contrainte d’épouser. Il est bon de savoir que vous avez rencontré quelqu’un que vous pourrez aimer et qui vous aimera en retour. (Il posa enfin les yeux sur elle.) Rares sont les rois et les reines à avoir cette chance, en définitive. Quant à savoir si cet « empire de Charis » est une bonne idée… ce n’est pas à moi d’en décider.

— Ce n’était qu’une question de temps, vous savez, Edwyrd… (Elle se tourna à son tour vers le mouillage, le regard perdu dans le lointain, au-delà des digues et des eaux bleues de la baie de Howell qui s’étendaient sans limite vers la ligne affilée de l’horizon. Caseyeur la regardait le buste droit, les mains croisées dans le dos, comme « au repos ».) Quels qu’aient été mes désirs et mes préférences, le jour aurait fini par venir où je n’aurais eu d’autre choix que de m’opposer moi aussi au Conseil des vicaires. Je l’ai toujours redouté. Quand Clyntahn et ses collègues du Groupe des quatre ont décidé de détruire Charis et de se servir de nous pour ce faire, j’ai compris que mes craintes étaient justifiées.

» Contre toute attente, Charis a survécu. Pas seulement, d’ailleurs : elle a dévasté les flottes mobilisées contre elle… y compris la mienne. Or, au moment même où je me demandais que faire pour permettre à Chisholm et à tout ce qui compte pour moi de subsister, Cayleb m’a demandée en mariage.

Elle emplit ses poumons de l’air tropical. Pour elle, née sous de plus hautes latitudes, la chaleur de Charis était étouffante et son soleil accablant. Elle se félicitait d’avoir suivi les conseils de ses guérisseurs, qui lui avaient recommandé de ne pas trop s’y exposer. Plusieurs membres de sa suite, à commencer par Mairah Lywkys, s’étaient montrés moins prudents et en avaient été punis par de douloureuses brûlures.

Mais ces désagréments faisaient autant partie de la beauté exotique et enchanteresse du royaume de Cayleb que ses fruits frais poussant toute l’année, ses noix de coco, sa cuisine riche et variée, les forêts spectaculaires couvrant les pentes de ses montagnes telle une verte fourrure. Tout était si différent de là où elle avait grandi… Elle se croyait dans une sorte de pays imaginaire. Malgré tout, il existait beaucoup de similarités entre Charisiens et Chisholmois. Beaucoup de différences, aussi, peut-être même en plus grand nombre. Cependant, quoique plus discrètes, c’étaient les ressemblances qui comptaient le plus. Sous l’épiderme, là où battait leur cœur et se dissimulait leur âme, ces deux peuples étaient identiques.

— Votre Majesté, le duc n’est toujours pas d’accord, souffla Caseyeur dans le silence de sa souveraine, qui respira profondément, tristement.

— C’est vrai, reconnut-elle.

Le duc de La Ravine désapprouvait son union avec Cayleb et lui en voulait d’y avoir cédé. Il le lui avait clairement montré, quoique sans le crier sur les toits : même l’oncle d’une reine ou d’une impératrice devait s’abstenir de remettre en question ses décisions en public. Quelle que soit la vigueur de son opposition, jamais il ne se serait permis de l’exprimer ouvertement. Cependant, Sharleyan le savait, et la plupart de ses conseillers aussi. Même s’il le taisait, son attitude indiquait sans équivoque qu’il penchait davantage du côté des Tempiistes que de l’Église de Charis. Ce n’était d’ailleurs plus un mystère pour grand monde.

Encore moins pour Cayleb, songea-t-elle, morose. Son mari n’avait jamais abordé le sujet de façon explicite, mais le simple fait qu’il s’en soit abstenu en disait justement long à quelqu’un d’aussi perspicace que Sharleyan.

— Il n’est pas le seul, du reste, dit Caseyeur en s’autorisant finalement à exprimer une partie de ses inquiétudes. Je ne suis pas noble, Votre Majesté, et ne le serai jamais. Parbleu ! je ne serai même jamais officier ! Cependant, je veille sur vous depuis votre enfance et, que je l’aie voulu ou non, il est possible que j’aie entendu çà et là des bribes de conversation. Il existe en Chisholm des gens qui n’ont aucune sympathie pour ce mariage et ce nouvel empire. Quoi qu’il advienne, ils ne changeront pas d’avis.

— Je sais. (Elle croisa les bras sous ses seins et se tourna vers lui.) Je les crois plus nombreux dans l’aristocratie que dans le bas peuple, cela dit.

— Avec tout le respect que je vous dois, Votre Majesté, ce sont surtout les nobles qui m’inquiètent.

— À juste titre, je suppose… Dieu sait les complots d’aristocrates plus courants que les rébellions populaires spontanées ! Contre la Couronne, du moins. Cependant, même si les Chisholmois n’ont pas encore la prétendue « insolence » des Charisiens du commun, ils hésitent beaucoup moins à exprimer leur opinion que les sujets de beaucoup d’autres royaumes. Et cela, c’est l’oncle Byrtrym lui-même qui a appris à la noblesse à ne pas l’oublier.

Caseyeur hocha lentement la tête, la mine toujours aussi soucieuse. Sharleyan avait raison. À la mort de son père, les simples gens de Chisholm s’étaient pris d’affection pour leur « petite reine ». L’énorme popularité de la reine mère Alahnah y était pour beaucoup, bien sûr, mais c’était le courage et la détermination décelés chez ce « petit bout de femme » élevé si soudainement sur le trône qui les avaient conquis à jamais. De fait, le charme agissait toujours. Alors même que tant de ses sujets doutaient du bien-fondé de son opposition à l’Église, ce profond réservoir d’amour les gardait acquis à sa cause.

Cependant, même les océans ne sont pas infinis, se dit-il en s’efforçant de dissimuler son inquiétude.

— J’ai juste un peu de mal à me faire à l’idée de rester si longtemps loin de chez nous, Votre Majesté.

— Quoi ? Ce ne sont pas les tueurs fanatiques rôdant en Charis qui vous inquiètent ? le taquina-t-elle.

— Sans mentir, ils me font moins peur qu’à notre arrivée. (Il secoua la tête et esquissa un sourire maussade.) Je ne sais pas comment vous vous y êtes prise, Votre Majesté, mais vous avez réussi à vous mettre les Charisiens dans la poche !

— Sornettes ! (Elle secoua la tête à son tour, plus vigoureusement que lui.) Oh ! je ne nie pas l’affection qu’ils semblent me porter, mais elle a moins à voir avec moi qu’avec Cayleb, à mon avis. Ils l’aiment profondément, vous savez. Ils auraient sans doute été prêts à accueillir n’importe quelle femme susceptible de faire son bonheur.

— Ah oui ? fit Caseyeur en haussant un sourcil d’un air narquois. Que la jeune et jolie souveraine d’un autre royaume, à des milliers de milles de distance, ait choisi d’embrasser leur conflit avec l’Église, cela n’est pas entré en ligne de compte, bien sûr ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Non, en effet ! s’esclaffa-t-il. Toujours est-il que je suis moins inquiet qu’au début, et c’est un fait. Il faut dire que la garde royale pardon, impériale a bien conscience du désastre que ce serait pour Charis s’il vous arrivait quoi que ce soit ! Je crois que votre peuple le prendrait assez mal.

— J’imagine, oui, convint-elle avec un sourire de travers.

— Ce serait d’ailleurs justifié ! gronda-t-il en recouvrant son sérieux avant de pencher la tête sur le côté. Cela étant, je l’avoue, le professionnalisme de ces hommes m’a un peu rassuré.

— Vous admettez être impressionné par les gardes du corps de quelqu’un d’autre ?

Elle fit un pas en arrière, s’appuya de façon théâtrale à la pierre des remparts et porta la main à son cœur, les yeux écarquillés. Malgré lui, Caseyeur éclata de rire, sans manquer toutefois d’afficher un air réprobateur.

— Il n’y a pas de quoi rire, Votre Majesté, et vous le savez. Quand bien même vous l’ignoreriez, le baron de Vermont, lui, le sait. Vous plairait-il d’entendre ce qu’il m’a confié avant notre départ pour Tellesberg ?

— En fait, non, dit-elle avec une grimace. J’imagine qu’il vous a dit la même chose qu’à moi, sans doute avec moins d’insistance. Cela dit, s’il s’est montré si… grognon, c’est parce que je lui ai demandé de rester à Cherayth.

— « Grognon », Votre Majesté ? s’esclaffa Caseyeur de nouveau.

— Notamment. Il a fini par admettre que j’avais raison, néanmoins. Il fallait qu’il reste sur place pour garder un œil sur mes affaires.

— Que voulez-vous dire, Votre Majesté ? se renfrogna-t-il. Serait-il le seul homme en qui vous ayez assez confiance pour le laisser hors de vue pendant quatre ou cinq mois d’affilée ?

— Eh bien, oui.

— Voilà ce qui m’effraie le plus, Votre Majesté. Bien davantage que votre sécurité en Charis : si je n’avais pas changé d’avis là-dessus, le capitaine Athrawes se serait chargé de me rappeler à la raison. Cet homme est encore plus impressionnant que ce qu’on dit de lui. Non, ce qui m’inquiète, c’est ce qui se passe en Chisholm en notre absence.

— En toute honnêteté, c’est aussi ce qui me tracasse le plus. (Elle jeta un coup d’œil au port.) C’est un risque qu’il nous faut courir, toutefois. Je me rassure en me disant que maman et Mahrak sont là pour s’occuper de tout pendant que je suis en Charis. Pour tout dire, je sais que mon mari a raison. L’un de nous devait être le premier à séjourner dans le royaume de l’autre. Compte tenu des décisions qu’il nous faut prendre en ce moment et du fait que même le plus sot des nobles de Cherayth doit avoir compris que c’est désormais Charis qui fait la loi –, c’était à moi de vivre un peu en Charis, dans un premier temps, et non Cayleb en Chisholm.

— Je sais, Votre Majesté. (Il surprit un peu Sharleyan en lui faisant une courbette.) J’espère seulement que vous ne vous trompez pas sur l’aptitude du baron à jongler avec tous les œufs de dragon que nous lui avons laissés.

— Moi aussi, Edwyrd, murmura-t-elle avec un nouveau regard pour les galions au mouillage en contrebas. Moi aussi…

 

— Puis-je vous importuner un instant, Merlin ?

Le seijin pivota sur ses talons et se retrouva face au chef d’escadre de Haut-Fond. L’officier ventripotent qui lui rappelait un peu le prince Nahrmahn portait sous le bras gauche un épais dossier. Quant à la manche droite de sa tunique d’uniforme, elle était blanche de craie, signe qu’il sortait tout juste de son bureau, au-dessus du magasin à poudre principal de la citadelle, où il avait dû couvrir de diagrammes, de questions et de notes les murs tapissés d’ardoises.

— Bien entendu, Votre Seigneurie.

Merlin s’inclina légèrement et Haut-Fond renifla.

— Personne ne nous regarde, vous savez.

Merlin se redressa et haussa un sourcil. Haut-Fond eut un geste de dédain.

— J’apprécie votre courtoisie, seijin Merlin, mais ne croyez-vous pas que nous avons mieux à faire que perdre notre temps à nous adresser des courbettes ?

— Il ne coûte rien d’être poli, Votre Seigneurie, biaisa Merlin.

— Joliment dit, seijin, pouffa Haut-Fond.

Merlin le dévisagea quelques instants, puis renonça.

— Très bien, Votre Seigneurie. Que puis-je pour vous ?

— À la bonne heure !

Haut-Fond sourit à pleines dents et brandit son dossier sous le nez de son interlocuteur.

— Dois-je comprendre que cette serviette contient quelque chose ? lui demanda aimablement Merlin.

— Absolument : mes toutes dernières notes concernant notre projet d’artillerie.

— Je vois. (Merlin eut une mimique amusée et entreprit de se lisser la moustache.) Quel projet d’artillerie en particulier, Votre Seigneurie ?

— Tous ! s’impatienta Haut-Fond, et Merlin secoua la tête.

Officiellement, Cayleb et Sharleyan s’étaient rendus sur l’île de Helen pour y retrouver le haut-amiral de L’île-de-la-Glotte, le général Chermyn, leurs officiers supérieurs et leurs adjoints dans l’idée de mettre la touche finale à leur plan d’invasion de Corisande et de le mettre à exécution, ou du moins d’évoquer les modifications à apporter à cette stratégie au lendemain du « massacre de Ferayd », comme on l’appelait désormais. L’expédition punitive menée par l’amiral de La Dent-de-Roche ayant la priorité sur tout le reste, aucun embarquement de troupes n’aurait lieu avant un bon moment, ce qui était sans doute une bonne chose : cela laissait un peu plus de temps pour s’occuper des inévitables anicroches de dernière minute.

Mais la véritable raison de ce séjour à Helen était que Sharleyan avait tenu à visiter le site où étaient nées tant de ces innovations auxquelles Charis devait sa survie. S’ajoutait à cela, bien sûr, le fait que Cayleb ne manquait jamais de saisir une occasion de fuir le palais.

Les réunions avec L’île-de-la-Glotte, Chermyn et leurs officiers s’étaient mieux déroulées que Merlin le redoutait. Nul en Charis pas plus que sur Sanctuaire –n’avait jamais tenté de déployer une armée d’invasion de cinquante mille hommes par-delà des milliers et des milliers de milles d’eau salée. Cela étant, la Marine royale de Charis avait acquis une formidable expérience de la logistique navale. L’inévitable délai imposé par les événements de Ferayd jouait aussi en la faveur de leurs préparatifs. Il leur accordait non seulement plus de temps pour armer ses troupes de fusils à silex, de plastrons, de selles et de harnais, en passant par l’artillerie de campagne de Haut-Fond mais lui permettait aussi de refaire sans cesse leurs calculs à l’aide des chiffres arabes et des bouliers introduits par Merlin, par l’entremise du Collège royal. Il en résultait qu’aucune opération militaire à laquelle avait participé Nimue Alban opération Arche comprise n’avait été mieux mise au point.

Cela ne garantit en rien que les plans fonctionneront, bien sûr, songea l’avatar cybernétique de cette femme, mais, si nous échouons, ce ne sera pas faute d’avoir pris le temps de tout vérifier de A à Z !

De ce fait, ces réunions s’étaient résumées à de simples formalités. Elles avaient toutefois eu l’utilité de mettre Sharleyan au courant de tout ce qui se tramait. Or cet avantage-là, se dit Merlin, justifiait à lui seul le voyage.

Si seulement les frères zhernois se décidaient enfin à l’admettre dans le cercle des initiés ! Bon sang, elle est encore plus intelligente que je le croyais ! C’est maintenant qu’on a besoin de sa capacité d’analyse et de son intuition, pas dans quatre ou cinq ans !

Il ne laissa rien paraître sur ses traits de son exaspération. Il se rappela – une fois de plus que Sharleyan n’était impératrice de Charis que depuis à peine un mois. Il était parfois difficile de s’en souvenir, à voir avec quelle aisance elle s’était intégrée aux processus déjà mis en place par Cayleb. Plusieurs de ses suggestions, surtout sur le plan diplomatique, avaient même constitué des améliorations capitales et Cayleb s’était rendu compte qu’elle n’avait pas son pareil pour donner son avis sur les idées nouvelles.

Voilà pourquoi il rêve lui aussi de hurler aux frères zhernois de cesser d’attendre le dégel pour agir ! À ceci près qu’il n’a jamais gelé en Charis, bien entendu.

Merlin se secoua mentalement et retourna son attention au baron de Haut-Fond.

— « Tous », c’est vague, Votre Seigneurie, fit-il remarquer. Pourriez-vous préciser un peu votre pensée ?

— Certainement ! Voulez-vous en discuter ici dans le couloir, ou me ferez-vous le plaisir de m’accompagner dans mon bureau ?

 

Les murs du bureau de Haut-Fond étaient effectivement couverts de nouveaux schémas, remarqua Merlin. Plusieurs étaient même assez fascinants. De toute évidence, le baron cherchait à mettre au point des obus explosifs pour canons lisses, ce qui n’était pas une mauvaise idée, compte tenu du nombre d’armes de ce type en service. Sans oublier qu’aucune pièce d’artillerie à âme rayée n’avait encore vu le jour sur cette planète.

— La grande difficulté avec les munitions explosives, que j’ai envie d’appeler des « coquilles », puisqu’il s’agit en fait d’enveloppes creuses remplies de poudre…

— Et si vous les appeliez plutôt des « obus » ? fit Merlin avec un clin d’œil.

— Hum… Si vous voulez… Bref, la grande difficulté que nous avons avec ces… obus, donc, est de les faire exploser où et quand nous l’entendons.

— Oui ? l’encouragea le seijin sur un ton neutre soigneusement choisi pour le taquiner.

Haut-Fond le comprit. Une lueur d’amusement brilla dans son regard.

— Eh bien, cela pose un léger problème. En un mot, il nous faut un dispositif de mise à feu. Une possibilité serait, sans doute, d’utiliser une pièce à courte volée plus courte encore que celle d’une caronade –, qui nous permettrait de propulser les projectiles en hauteur à la façon d’une catapulte, enfin, une arme au canon assez réduit pour qu’un servant puisse y glisser le bras et allumer la mèche de l’obus, une fois celui-ci introduit dans le tube. Bien entendu, je comprends l’hésitation que pourraient avoir nos hommes à jouer avec une mèche lente allumée à l’intérieur d’un canon qui pourrait choisir ce moment précis pour faire des siennes. (Le baron fit « non » de la tête.) Il faudrait un artilleur doué de nerfs d’acier, je le crains.

— En effet, convint Merlin en résistant vaillamment à la tentation de sourire.

— J’en étais là de ma réflexion quand il m’est apparu que rien ne nous obligerait à allumer la mèche à la main si nous pouvions compter sur la détonation pour s’en charger à notre place. Je me suis alors efforcé d’imaginer une mèche à « autoallumage » qui brûlerait en un temps déterminé, avec une fiabilité raisonnable. Je me suis livré à des essais avec des mèches lentes et rapides, ainsi qu’avec d’autres procédés. Celui qui a donné les meilleurs résultats, du moins lors de ces expériences, consiste en une cheville de bois creuse remplie de poudre en grains très fins. À force de tâtonnements, nous avons réussi à obtenir une composition brûlant à une vitesse fiable et prévisible. Par ailleurs, l’utilisation d’une cheville à parois relativement fines nous permet de varier la durée de combustion. Nous avons en effet découvert qu’il suffit de graduer l’extérieur de ce bouchon, puis de percer un orifice au niveau voulu pour que la poudre s’enflamme plus ou moins près de la charge explosive. Dès lors, il est possible de régler l’intervalle entre l’allumage de l’amorce et l’éclatement de l’obus avec une précision étonnante.

En l’espèce, Merlin le savait, « nous » signifiait « je ». Il croisa les bras et s’efforça d’adapter son expression à celle, de plus en plus absorbée, du Charisien.

— Je comprends vos difficultés. À vous écouter, cependant, j’ai l’impression que le problème vient d’ailleurs…

— En effet, répondit Haut-Fond avec une retenue que Merlin jugea remarquable. Le problème, seijin Merlin, est qu’il ne sert à rien de retarder minutieusement la détonation de l’obus si la charge de propulsion enfonce chaque fois la cheville dans le projectile et le fait exploser à l’intérieur du canon !

Merlin hocha la tête et tira de nouveau sur sa moustache. Il fronça les sourcils en s’abîmant dans une réflexion différente de ce que s’imaginait sans doute Haut-Fond. Il se demandait non pas comment résoudre le problème du maître artilleur, mais comment ne pas lui donner trop vite la réponse.

— Voyons si j’ai bien compris, commença-t-il après plusieurs secondes. Pour éviter au canonnier d’allumer la mèche de vos obus avant chaque tir, vous avez mis au point une amorce censée prendre feu au moment de la détonation. Or, d’après ce que vous dites, le système imaginé vous permet d’ajuster le délai avant explosion avec une fiabilité correcte… quand il fonctionne. Vous voulez dire qu’au moment du tir l’amorce fixée à l’obus représente un point faible dans sa structure et qu’il explose de façon prématurée ?

— Pour résumer, c’est cela. Longtemps, je me suis demandé si c’était la paroi de l’obus qui se fracturait autour de la cheville ou si c’était celle-ci qui était forcée à l’intérieur. Je penche plutôt pour la seconde hypothèse, mais, puisque ce type de projectile est nouveau pour tout le monde, je ne peux pas exclure la possibilité que mes obus soient trop fragiles pour résister au choc du tir. Sans réel moyen de le déterminer d’après ce qu’il restait de l’obus après la déflagration, je me suis livré à une centaine d’essais avec des obus dotés de chevilles massives au lieu des creuses utilisées comme amorce. Le taux de détonations prématurées a chuté de façon spectaculaire, mais sans atteindre le niveau zéro. J’ai donc pris le temps d’y réfléchir.

» J’ai fini par comprendre que le problème était en partie dû au déplacement de la poudre à canon à l’intérieur de l’obus au moment de sa propulsion. C’était la chaleur dégagée par ce frottement qui causait les détonations intempestives. J’ai alors tenté de stabiliser la charge en versant du goudron fondu par-dessus pour la maintenir en place. Il a fallu veiller à préserver une ouverture pour que l’étincelle de l’amorce allume la charge principale, mais cela n’a pas posé de problèmes.

» Une fois ce principe adopté, nous n’avons plus enregistré de détonations inopportunes… à condition de nous en tenir à des chevilles massives, inactives. Cela tendait à prouver que la paroi des obus était assez résistante, mais je tenais à m’en assurer. J’ai donc rempli de farine plusieurs dizaines de projectiles que j’ai équipés d’une amorce fonctionnelle avant de les tirer dans un bassin peu profond, où des plongeurs ont pu les récupérer. Leur examen a permis de constater que l’amorce se faisait bel et bien enfoncer au moment du tir : pas entièrement, mais assez pour mettre le feu à la charge. Cependant, les parois du projectile n’étaient même pas fendillées. Mes soupçons se voyaient confirmés.

Il s’interrompit un instant, visiblement déchiré entre la satisfaction d’avoir réussi à prouver l’efficacité d’un système qu’il avait élaboré et la frustration de se révéler incapable de remédier à ce qui l’empêchait de l’exploiter.

— Cela ne se produit pas chaque fois, bien sûr, mais tout de même très souvent. Il sera déjà difficile d’obtenir des artilleurs qu’ils adoptent une arme aussi novatrice, alors je n’ose même pas penser à ce que ce sera s’ils ont peur à chaque tir que l’obus explose à l’intérieur du tube ou à l’instant où il le quitte. J’aurai du mal à les faire embrasser un équipement susceptible de les tuer, vous savez…

— Oui, j’imagine…

Merlin esquissa un sourire en se lissant la moustache, puis se rembrunit en s’abîmant dans sa concentration.

— Dites-moi…, lâcha-t-il enfin. D’après ce que vous venez de m’expliquer, on dirait que vous chargez vos canons avec l’amorce de l’obus du côté de la gargousse…

Haut-Fond fit « oui » de la tête. Merlin haussa un sourcil.

— Avez-vous envisagé de faire en sorte que l’amorce se retrouve de l’autre côté, plutôt ?

— Pardon ?

— Je vous demande si…

— Une minute ! s’exclama Haut-Fond en levant la main pour lui couper la parole.

Le plissement des yeux du chef d’escadre trapu témoigna de l’intensité de sa réflexion. Il se mit à dodeliner de la tête. Lentement tout d’abord, puis avec de plus en plus de vigueur.

— Mais bien sûr ! Que n’y ai-je pensé tout seul ? La combustion de la poudre se fait ressentir tout autour de l’obus, non ?

— C’est bien mon impression, en tout cas, acquiesça Merlin.

— Évidemment ! Si la flamme fait le tour de l’obus et allume l’amorce devant, celle-ci ne se fera plus enfoncer dans…

Haut-Fond s’approcha de l’un des murs couverts d’ardoises, s’empara d’un bout de craie et entreprit de prendre des notes à sa seule intention. Il les relut, secoua la tête avec impatience, effaça une ligne, apporta une correction. Enfin, il eut un geste approbateur et jeta un coup d’œil à Merlin par-dessus son épaule.

— Il est des visites moins utiles que les vôtres, seijin Merlin, ironisa-t-il. Je ne sais pas comment vous faites, mais vous trouvez toujours un moyen de me mettre sur la bonne piste, pas vrai ?

— Je fais ce que je peux…

— Oui, comme vous dites !

— Auriez-vous besoin de mon aide pour autre chose, Votre Seigneurie ? lança Merlin en s’efforçant de ne pas trop donner l’impression de vouloir changer de sujet.

— Eh bien, il y a effectivement deux autres problèmes sur lesquels j’aimerais avoir votre opinion.

— Certainement, Votre Seigneurie.

— Ils sont tous les deux liés aux nouvelles pièces d’artillerie à âme rayée. J’ai essayé plusieurs approches pour obliger les boulets à se loger dans les rainures. La première, qui me semblait prometteuse, consistait à recouvrir le projectile d’un métal tendre du plomb, par exemple –, pour l’introduire en force dans le tube, selon le principe adopté pour nos nouvelles balles de mousquet. Malheureusement, le plomb a tendance à se déchirer, ce qui fait que les boulets ne suivent pas bien les stries.

» L’un de mes brillants jeunes assistants a eu l’idée d’aléser nos canons en spirale. Leur âme ne serait plus ronde, voyez-vous, mais aurait une forme trapézoïdale qui pivoterait autour de l’axe central. Ainsi, nous imprimerions une rotation aux boulets sans avoir à rayer le tube. Honnêtement, je crois que cela fonctionnerait, mais je m’inquiète de l’usure des pièces. Voilà pourquoi je reste convaincu de la validité du principe de rainurage. Toute la question est de savoir comment forcer le projectile à s’engager dans les cannelures.

» Pour l’heure, ma tentative la plus encourageante a été de doter les projectiles d’ergots métalliques, et ce dès leur coulage. (Il tapota l’un de ses schémas sur le mur dans une pétarade de craie écrasée.) Comme vous le voyez, il s’agit pour les canonniers d’insérer l’obus dans l’embouchure en veillant à glisser les ergots dans les rayures. Le projectile descend alors en pivotant sur lui-même, jusqu’à reposer sur la charge. Au moment du tir, les ergots suivent les rayures dans l’autre sens en imprimant à l’obus un mouvement de rotation rapide qui le stabilise en vol, jusqu’à sa cible.

Il se retourna pour adresser un sourire carnassier à Merlin, qui lui répondit de même.

— Le problème est double, reprit Haut-Fond en se renfrognant légèrement. Tout d’abord, comme nous le subodorions depuis le début, le bronze est trop tendre pour résister au passage de tels projectiles. Les tubes sont entièrement déchiquetés après tout juste quelques tirs. Ensuite, même avec ce système d’ergots, la pression augmente de façon très dangereuse à l’intérieur du tube.

— Comment cela, « même avec ce système d’ergots » ?

— Je m’attendais effectivement, en enrobant de plomb les obus, à voir la pression s’accroître de manière spectaculaire. Après tout, le projectile occupait le tube de façon beaucoup plus hermétique, ce qui ne pouvait que se ressentir sur la pression, comme avec les fusils quand nous avons commencé à utiliser des balles à base creuse. Cependant, j’espérais qu’une partie suffisante des gaz produits par la déflagration parviendrait à s’échapper autour de l’obus, d’un diamètre inférieur au calibre de l’arme du fait de l’utilisation des ergots. Entre parenthèses, c’est justement l’une des raisons pour lesquelles je m’en veux tant de n’avoir pas imaginé une seconde que ces mêmes gaz puissent allumer une amorce placée de l’autre côté de l’obus. Enfin, j’espérais que le jeu entre l’obus et la paroi du tube permettrait aux gaz de passer et de réduire un peu la pression.

— Je comprends.

— Eh bien, je suppose qu’une partie des gaz parvient effectivement à s’enfuir ainsi, mais pas assez. C’est là qu’entre en jeu un autre facteur auquel je n’avais pas pensé. Les obus mis au point pour les canons lisses sont du même calibre que les boulets existants. Or, puisqu’ils sont creux et remplis de poudre à canon, au lieu d’être constitués de fer massif, les obus sont plus légers que ce pour quoi ont été étudiées ces pièces. Cela étant, dans un canon rayé, le projectile n’a pas à être sphérique. Au contraire, ce n’est même pas souhaitable. Puisqu’une forme cylindrique se prête mieux au principe de rainurage, autant adopter un projectile allongé. Dans le cas d’un obus explosif, on obtient ainsi une cavité interne plus spacieuse permettant de loger davantage de poudre et de réduire d’autant son poids. Dans le cas d’un projectile massif, en revanche, le poids augmente de façon spectaculaire. De fait, même creux, un obus bien conçu doit présenter des parois assez épaisses pour lui permettre de résister au choc du tir, ce qui fait qu’il pèse en définitive plus lourd qu’un boulet adapté au même canon. Or, plus le poids du projectile augmente, plus la pièce est mise à contribution pour le propulser à la même vitesse, ce qui joue également sur la pression à l’intérieur du tube.

— D’accord, fit Merlin en hochant la tête pour montrer qu’il suivait jusque-là.

— Bien. Nous avons la possibilité de couler des canons à base de minerai de fer et d’en rayer l’âme par la suite, mais il se trouve que nous disposons déjà de centaines, et même de milliers de canons en bronze tout neufs. Je suis sûr que nous trouverions une nouvelle application à tout ce métal, mais il me semble dommage de les recycler déjà après nous être donné tant de mal pour les fabriquer. Premier problème… Le deuxième problème, très franchement, est que la fonte est beaucoup plus cassante que le bronze. Je crains qu’elle ne résiste pas aux contraintes exercées sur elle si nous l’utilisons pour produire des canons rayés de gros calibre, à moins d’opter pour des modèles colossaux, au moins équivalents à l’ancien « léviathan géant ».

Lequel, se rappela Merlin, pesait déjà près de six tonnes.

— Quel métal utiliser à la place, dans ce cas ? s’enquit-il à voix haute.

— Pour l’instant, je pencherais plutôt du côté du fer forgé, répondit Haut-Fond, sans surprise pour son interlocuteur. Ce sera cher, encore plus que le bronze, mais les maîtres de forge d’Ehdwyrd Howsmyn devraient, d’après lui, être de taille à relever le défi. Je le crois, du reste, mais la production de canons fiables en fer forgé coûtera également très cher en temps de fabrication.

Merlin hocha la tête. Les difficultés rencontrées par Haut-Fond ne l’étonnaient pas. Au contraire, s’il s’étonnait de quelque chose, c’était de la vitesse à laquelle il s’y était heurté. Naïveté de sa part, sans doute. Messire Ahlfryd Hyndryk n’avait plus à prouver l’intelligence et la ténacité avec lesquelles il était capable de poursuivre un objectif. Il ressemblait à cet égard beaucoup au prince Nahrmahn, même s’ii exerçait ses talents dans de tout autres directions.

Malheureusement, comme il venait de le signaler, la fonte était très cassante. Les techniques de métallurgie de Sanctuaire étaient remarquablement sophistiquées pour une culture où l’usage de la vapeur comme source d’énergie était interdit, mais elles étaient encore loin de permettre la production en masse d’acier. La technologie elle-même était à la portée de ces gens, mais il leur restait encore quelques obstacles à franchir.

Que les fonderies sanctuariennes soient alimentées par des moulins à eau depuis des siècles représentait un avantage certain, mais cela faisait à peine quelques décennies que des hommes tels qu’Edwyrd Howsmyn et ses « mécaniciens » mettaient véritablement cette énergie à profit dans le processus même de production. Auparavant, la seule fonction des moulins était d’actionner des soufflets pour augmenter la température à l’intérieur des hauts-fourneaux et des affineries. Les techniques employées pour transformer le minerai en fer forgé et en acier correspondaient à peu près à celles de l’Europe du début du XVIIIe siècle.

Howsmyn était l’un des pionniers tous charisiens qui avaient défendu l’idée de remplacer le charbon de bois par du coke issu de la houille dont les sous-sols du royaume étaient si riches. C’était également lui qui avait inventé ce qu’on appelait « puddlage » sur la Vieille Terre. Grâce à ce procédé, ses fonderies produisaient un fer forgé d’une excellente qualité en quantités plusieurs fois supérieures à celles de n’importe quel autre site métallurgique de la planète. Malgré tout, ce métal restait plus cher que la fonte, surtout parce qu’il réclamait davantage de main-d’œuvre, de temps et d’étapes différentes.

Les techniques rudimentaires employées méritaient encore largement d’être perfectionnées, mais ce qu’avait fait Merlin jusqu’alors n’avait jamais nécessité l’aval de l’Église, puisqu’il ne s’agissait en fait que de nouvelles applications de principes déjà approuvés. En contrepartie, ces techniques découlaient toutes d’une démarche purement empirique. Elles avaient été mises au point par des professionnels après une vie d’expérience pratique de la production de fer et d’acier, mais sans compréhension théorique des raisons pour lesquelles leurs découvertes fonctionnaient. Pour améliorer de façon systématique la capacité de production de Howsmyn, il serait nécessaire de passer par la théorie, ce qui, pour le coup, serait difficilement compatible avec les Proscriptions de Jwo-jeng.

Pour l’heure, le nœud du problème rencontré par Haut-Fond était que les seuls métaux disponibles pour couler des pièces d’artillerie étaient le bronze, la fonte et le fer forgé. Le bronze était un excellent matériau pour les canons lisses à chargement par la bouche. Par contre, comme venait de s’en plaindre le maître artilleur, il était trop cher et, de surcroît, trop tendre pour résister longtemps aux contraintes du rainurage. La fonte était relativement bon marché et ses techniques de fabrication assez au point. Cependant, malgré le moulage au sable, censé réduire la porosité, les pièces en fonte étaient beaucoup plus fragiles que celles en bronze. Par conséquent, elles risquaient de se fendre, voire d’exploser, sous la pression à laquelle s’attendait Haut-Fond. Ne restait donc plus que le fer forgé. Si Ehdwyrd Howsmyn disait ses fonderies capables de produire des canons de ce métal en nombre voulu, Merlin n’avait aucune raison d’en douter. En revanche, Haut-Fond avait raison d’insister sur le coût de l’opération.

— Très bien, dit enfin Merlin. J’ai plusieurs réflexions à formuler. Commençons par les canons existants et leur problème de pression. Si je comprends bien, si nous acceptions une réduction de la vitesse de propulsion des obus, nous pourrions maintenir dans des limites acceptables la pression exercée à l’intérieur des tubes dont nous disposons déjà, même avec des projectiles plus lourds. Est-ce correct ?

Haut-Fond fit « oui » de la tête.

— Dans ce cas, poursuivit Merlin sur le ton de l’évidence, pourquoi ne pas demander à maître Howsmyn s’il lui serait possible de produire une sorte de tube rayé en fer forgé relativement fin que nous pourrions glisser à l’intérieur d’un canon lisse existant ? Si nous fixions fermement ce manchon à l’embouchure, peut-être par le biais d’un filetage sur lequel nous visserions l’extrémité de la pièce, et si nous faisions sauter une charge assez puissante au fond du tube, le manchon ne subirait-il pas une expansion propre à le plaquer contre la paroi du tube, formant ainsi un revêtement permanent qui protégerait le bronze de l’usure ?

— Je… ne sais pas, dit lentement Haut-Fond. Ça m’a l’air faisable. En tout cas, je ne manquerai pas d’en parler à Howsmyn.

Le bruit de la craie sur l’ardoise retentit de nouveau comme il prenait à la hâte quelques notes. Il fit un pas en arrière pour se relire, puis eut une moue pensive.

— La résistance des tubes continuerait de limiter le poids et la vitesse des projectiles. Vous aviez raison là-dessus, Merlin. Cependant, il nous reste à mon avis assez de marge pour employer des obus un peu plus lourds que nos boulets actuels. Si nous trouvons un moyen d’arriver à nos fins, l’amélioration de la précision de tir et, surtout, la charge explosive des obus en vaudront largement la chandelle.

— C’est bien ce que je me disais. D’un autre côté, il m’est venu une autre idée quand vous évoquiez les avantages du fer forgé par rapport à la fonte.

— Ah oui ?

Haut-Fond tourna le dos au mur d’ardoises, les sourcils levés.

— Oui. Vous disiez la fonte trop cassante pour supporter la pression attendue.

Le chef d’escadre acquiesça avec un rien d’impatience. Merlin haussa les épaules.

— Eh bien, je me disais ceci : même si vous avez raison sur la plus forte résistance du fer forgé, l’emploi de ce métal n’est peut-être pas le seul moyen d’obtenir la robustesse recherchée.

Haut-Fond prit un air perplexe. Merlin agita la main comme s’il cherchait ses mots.

— Pour résumer, vous voulez obtenir une masse de métal assez forte pour endurer la déflagration de vos nouvelles pièces d’artillerie à âme rayée.

— C’est bien évidemment ce que je veux, oui. Vous n’allez tout de même pas me suggérer d’en sculpter en bois, si ?

— Pas vraiment, non. (Le seijin sourit en remarquant l’aspérité du ton de Haut-Fond.) L’idée qui m’est venue, c’est que maître Howsmyn serait peut-être bien inspiré de s’intéresser à une autre approche. Imaginons qu’au lieu de couler une bouche à feu en une seule pièce de métal avant de l’aléser et d’y creuser des rayures il utilisait un tube de fer forgé assez fin, comme le « manchon » dont nous parlions plus tôt. Au lieu de le glisser dans un canon de bronze existant pour l’y fixer par expansion, que se passerait-il s’il l’enveloppait de fil de fer très serré ?

Haut-Fond ouvrit la bouche comme pour rejeter par réflexe cette idée saugrenue, puis il se figea et écarquilla soudain les yeux en signe d’intense spéculation.

— Vous voulez dire que nous pourrions renforcer un tube assez léger de l’extérieur, ânonna-t-il. Je ne vois pas pourquoi cela ne marcherait pas, à condition de l’envelopper avec beaucoup de force et sur une épaisseur suffisante.

— Pour moi, le canon serait ainsi beaucoup moins fragile que s’il était fait de fonte, ou même de fer forgé, renchérit Merlin. En effet, le fil de fer aurait tendance à s’étirer au lieu de se rompre et d’éclater, comme le ferait du métal compact sous une pression identique.

— Non seulement cela, s’enthousiasma Haut-Fond, mais nous n’aurions même plus à nous inquiéter de défauts de coulage. On pourrait examiner chaque pouce de câble avant d’en entourer le canon !

— Tout à fait, dit Merlin avec une surprise non feinte.

Une fois de plus, le cerveau agile du chef d’escadre lui faisait embrasser toutes les possibilités dès qu elles se présentaient.

— Je ne sais pas si ce sera techniquement réalisable avec l’équipement actuel de maître Howsmyn, dit le Charisien, qui sautillait presque sur place en examinant tout l’éventail d’applications qui s’offraient à lui et les problèmes de fabrication qu’il faudrait surmonter pour les réaliser. Déjà, il nous faudra une formidable quantité de fil de fer, et je n’ai aucune idée de la capacité de production de ses tréfileries. Par ailleurs, je suis sûr qu’il faudra le serrer très fort, beaucoup plus fort que ses manœuvres pourraient le faire à la force des bras. Ses mécaniciens devront donc imaginer un moyen d’y employer l’énergie hydraulique. Cependant, s’ils n’ont pas les machines nécessaires sous la main, je ne doute pas de leur aptitude à les construire !

Il se retourna vers le mur et fit claquer l’ardoise en écrivant furieusement dessus. Il fit volte-face tout aussi vite et pointa son morceau de craie sur Merlin.

— Je ne crois pas une seconde que cette idée vous soit venue par hasard, seijin Merlin, dit-il sur un ton qui aurait pu être accusateur, mais ne l’était pas. Cela dit, je vais cesser de vous poser des questions pour aujourd’hui. J’ai l’étrange pressentiment que, si je continuais, vous vous engageriez dans des explications que vous préféreriez ne pas me donner.

Merlin parvint à maîtriser son expression. Ce n’était pas la première fois que Haut-Fond faisait une allusion de ce type, mais il s’était montré plus explicite que d’habitude. Aussi le seijin s’abstint-il de mentionner un troisième problème que les canons rayés ne tarderaient pas à poser au petit chef d’escadre. Le détonateur mis au point pour les projectiles destinés aux canons lisses fonctionnerait à merveille grâce à la combustion de la charge de propulsion. Cependant, placer une amorce de ce type sur la pointe d’un obus chargé dans un canon rayé se révélerait plus problématique. En effet, un tel projectile atterrissant toujours sur la pointe, le système d’allumage serait soit écrasé lors de l’impact, soit enfoncé dans l’obus. Dans le premier cas, aucune explosion n’aurait lieu ; dans le second cas, la détonation serait immédiate, avant que le projectile ait eu le temps de pénétrer suffisamment sa cible.

Je vais vous laisser vous rendre compte par vous-même de cette menue contrariété, Votre Seigneurie, se dit-il, narquois. Je suis sûr que la question se posera bien assez tôt. Cela ne servira pas à grand-chose, mais je peux au moins faire semblant de ne pas avoir toutes les réponses. Par ailleurs, je serais curieux de savoir comment vous allez aborder ce problème. Ce dont je suis sûr, c’est que ce sera intéressant.

— Ne vous inquiétez pas, Merlin, poursuivit Haut-Fond, une étincelle dans le regard, comme s’il venait de lire dans les pensées de son interlocuteur. Je vous promets d’être sage. Cependant, j’ai hâte de voir la réaction de Howsmyn à « mes » suggestions sur la manière de contourner ces difficultés. Vous savez que vous venez de lancer une nouvelle série d’« innovations infernales », n’est-ce pas ?

— L’idée ne m’a même pas effleuré, affirma Merlin avec un faux –air de parfaite sincérité.

— Bien sûr, bien sûr ! s’esclaffa le maître artilleur, qui se tourna vers ses griffonnages à la craie en secouant la tête. Heureusement que le père Paityr est revenu du côté de l’archevêque Maikel ! Ce qui est sur le point d’apparaître risque fort de gêner aux entournures certaines personnes auxquelles je pense, et ce au moins autant que les premières améliorations apportées à notre artillerie…

Oh ! je l’espère bien, messire Ahlfryd, pensa Merlin en regardant le chef d’escadre étudier ses notes. Je l’espère bien !

.II
À bord du galion Rapace
Océan Austral

Larys Shaikyr, seul maître après Dieu à bord du galion Rapace, quitta des yeux son officier en second, Hahl Urbahn, lorsqu’une nouvelle canonnade se mit à gronder tel le tonnerre de Langhorne. La goélette Tigre-Lézard se laissait de nouveau porter par le vent pour pilonner le navire amiral du convoi. Shaikyr eut un mouvement d’humeur. Mue péniblement par une poignée d’avirons rescapés, les jets d’eau blanche refoulés par ses pompes trahissant les dégâts subis sous la flottaison, la galère désemparée avait pris un énorme retard sur ses conserves.

— Indiquez au Tigre-Lézard de cesser le feu ! cria Shaikyr à son équipe de signalisation.

— À vos ordres, capitaine, répondit le responsable.

Shaikyr se retourna vers Urbahn.

— Nous reviendrons l’achever plus tard, si elle n’a pas coulé toute seule d’ici là.

— Oui, capitaine, dit Urbahn avec un sourire en coin. J’ai l’impression que certains de nos commandants de bâtiments commencent à perdre l’habitude de se comporter en corsaires !

— Eh bien, ils feraient mieux de la reprendre ! J’ai beau être déterminé à exécuter les instructions du roi enfin, de l’empereur –, il faut savoir raison garder, Hahl. Même sans être âpre au gain, perdre du temps à attaquer des unités en perdition est le meilleur moyen que je connaisse de laisser les vraies prises s’échapper !

Urbahn hocha la tête. Les deux hommes retournèrent à leur contemplation des galions en fuite devant eux… et des trois galères de guerre delferahkiennes plus ou moins intactes qui cherchaient désespérément à couvrir la débandade des marchands.

Ils ont du cran, ces capitaines, reconnut intérieurement Shaikyr en considérant d’un regard noir les dernières galères. Même après avoir vu ce que nous avons fait des autres escorteurs, ils essaient encore de nous retenir.

Par ces conditions de vent modéré, ces galères auraient pu distancer sans peine les corsaires charisiens si elles avaient choisi de prendre la poudre d’escampette. Certaines des goélettes les plus rapides, tels le Tigre-Lézard ou le Poing-de-Charis auraient certes pu les rattraper, mais des galions plus patauds comme le Rapace n’auraient eu aucune chance de le faire.

Heureusement, les galions du Delferahk, qui constituaient la véritable cible des corsaires, étaient beaucoup moins véloces et moins marins que le Rapace et les trois autres galions de Shaikyr. Avec leur gréement archaïque et leurs murailles démesurées, ils faisaient pour ainsi dire office d’ancres flottantes pour les galères chargées de les escorter. Tout le courage du monde n’aurait rien changé au sort qui attendait le convoi, et les commandants de ces unités de protection le savaient. Pourtant, ils continuaient de se dresser stoïquement entre les corsaires et leurs proies.

Le Marteau-d’Armes, chef de file de l’« escadre » de Shaikyr, s’était déjà assez rapproché de la dernière galère du dispositif ennemi pour ouvrir le feu sur elle avec ses pièces de chasse. D’ici à vingt ou trente minutes, elle pourrait également prendre à partie les galions en fuite. Quant aux goélettes Risée et Bise-du-Large, elles avaient déjà dépassé les navires marchands et se tenaient prudemment au vent des galères, hors de portée de leurs canons. La Risée avait d’ailleurs déjà infléchi son cap pour intercepter le galion delferahkien de tête, que les escorteurs ne pourraient plus rien entreprendre pour sauver.

Ce panorama, songea Shaikyr, aurait fait une magnifique marine. Sans avoir jamais pris de cours de dessin, il nourrissait une passion secrète pour la peinture à l’huile, qu’il exerçait en pur autodidacte. Dans un recoin de son esprit, il enregistrait sans cesse les détails de tout ce que percevaient ses yeux pour s’en servir plus tard : le vert de l’océan qui, en s’approchant de l’horizon, prenait une teinte plus sombre de cobalt ; les nuages blancs, loin au-dessus de sa tête, qui se laissaient porter tels des galions de dimensions infinies sur une mer d’un bleu encore plus profond ; les rayons du soleil qui se réfléchissaient sur le miroir d’émeraude et de saphir des flots en effleurant les bouffées blanc sale de poudre à canon, les casques et les piques, les épées et les haches d’abordage ; l’agencement complexe des pans de toile usée, des haubans, des zones déventées, des longues pattes de faucheux des galères faisant mousser la mer sous l’action frénétique des nageurs… L’impact visuel de tels instants touchait toujours au vif Larys Shaikyr.

Cependant, si spectaculaire que soit cette scène, il ne fallait pas perdre de vue certaines considérations pratiques. Le capitaine sourit avec une froide satisfaction lorsque les boulets du Marteau-d’Armes commencèrent de fracasser la frêle galère. Même sans lorgnette, il distingua clairement les avirons tribord qui s’agitaient en signe de confusion soudaine tandis que le feu charisien déchirait le pont des rameurs. Le vacarme des canons du galion couvrit le tonnerre plus lointain de ceux de la Risée, mais la colonne de fumée qui monta soudain de la goélette apprit à Shaikyr qu’elle venait de tirer sur sa cible à l’extrême limite de la portée de ses pièces.

Pas forcément…, se dit-il. Il est inutile de casser plus d’œufs que nécessaire. Aussi, peut-être était-ce là sa façon de suggérer à ces salopiauds de mettre en panne avant d’être à portée de son armement.

Larys Shaikyr n’y voyait aucun inconvénient. Il était aussi remonté que tout le monde depuis le massacre de Ferayd, mais il n’en était pas moins un homme d’affaires pragmatique… qui détenait quinze pour cent des parts du Rapace. Se venger de meurtres commis de sang-froid était une chose, et ç’aurait été mentir de prétendre, même en son for intérieur, qu’il n’attendait rien de tel, mais la riposte était déjà en route vers le Delferahk, sous la forme de l’amiral de La Dentde-Roche et de sa flotte. Elle arriverait bien assez tôt à destination. En attendant, il fallait bien payer les factures…

La cible du Marteau-d’Armes commençait à perdre du terrain sur ses conserves. Ses avirons plongeaient dans l’eau dans le plus grand désordre. C’était le problème des galères, se dit Shaikyr avec sévérité et contentement. Perdre une voile ou, pis encore, un mât entraînait toujours de graves conséquences pour un galion, mais une galère dépendait entièrement de la synchronisation des efforts soigneusement maîtrisés de centaines de rameurs. À bord d’un bâtiment tel que la proie du Marteau-d’Armes, chaque aviron devait être manié par quatre ou cinq hommes. Les galères de la Marine royale de Charis pouvaient quant à elles faire appel à dix hommes pour chaque bras : la moitié d’entre eux, tournés vers l’arrière, tiraient et l’autre moitié, tournés vers l’avant, poussaient. Obtenir d’une main-d’œuvre si nombreuse qu’elle travaille de façon coordonnée et efficace constituait une tâche intimidante, même dans des conditions idéales de navigation.

Quand des boulets de cinq pouces pleuvaient sur les rameurs, les estropiaient, faisaient tourbillonner autour d’eux des nuages d’éclisses pointues comme des lames de poignard, éclaboussaient les miraculés du sang de camarades qui tiraient sur le même aviron un battement de cœur plus tôt, il était tout simplement impensable d’espérer conserver un rythme de nage un tant soit peu régulier.

Une nouvelle bordée se fit entendre lorsque la Bise-du-Large fondit sur les navires marchands dans le sillage de la Risée. Shaikyr afficha une expression de jubilation quand l’un des galions qui n’était même pas encore à portée de tir largua les écoutes de toutes ses voiles en signe de capitulation.

— Nous serons bientôt en mesure de prêter main-forte au Marteau-d’Armes, Hahl, fit-il remarquer.

— En effet, capitaine. (Urbahn retourna son sourire pincé à son supérieur et se frappa l’épaule gauche pour le saluer.) Je vais en toucher un mot au maître canonnier. Vous permettez, capitaine ?

— Faites donc, dit Shaikyr, qui regarda s’éloigner son second en direction du gaillard d’avant, où le maître canonnier du Rapace s’activait autour des pièces de chasse.

Il s’intéressa de nouveau aux bâtiments sur lesquels il avait jeté son dévolu. Le convoi n’était constitué que de six galions. Par conséquent, Shaikyr disposait d’assez d’unités pour les attaquer à un contre un, tout en en conservant deux pour achever les galères. En temps normal, en capitaine prudent, Shaikyr aurait préféré abandonner ces dernières dans son sillage une fois qu’elles auraient été trop endommagées pour le gêner. Après tout, une galère ne valait plus grand-chose par les temps qui couraient. Elles ne renfermaient aucune cargaison précieuse et aucun amiral charisien sain d’esprit n’aurait envisagé d’ajouter une prise de ce type à sa flotte. Il n’y avait donc aucun argent à gagner là-dedans. En outre, même l’artillerie rudimentaire du Delferahk était capable d’infliger quelques dégâts et victimes aux agresseurs.

Dans le cas présent, toutefois, Shaikyr avait la ferme intention de couler ces navires, et avec grand plaisir. Il aurait été tenté de le faire de toute façon après ce qui s’était passé à Ferayd. Or il se trouvait que l’empereur Cayleb avait engagé les ressources de la Couronne pour soutenir les opérations menées contre le Delferahk et que les unités armées à la course, comme celles de la Marine, recevraient une « prime par tête » correspondant aux effectifs des navires capturés ou coulés. Par conséquent, la tentation vindicative de Shaikyr se révélerait lucrative. Bien entendu, il fallait pour recevoir cet argent se plier aux conditions régissant l’attribution des prises. Selon la législation, les navires ayant capturé un bâtiment ennemi n’avaient droit qu’à un quart de sa valeur, le reste revenant à la Couronne, mais c’était déjà très satisfaisant : plus d’un corsaire était en effet déjà rentré bredouille d’une campagne. Parfois, la fortune échappait au chasseur et le gibier se faisait de plus en plus rare pour tout le monde. Néanmoins, tant que les corsaires croiseraient dans les eaux du Delferahk, la Couronne couvrirait leurs dépenses et verserait au moins une récompense symbolique à leur équipage. Dès lors, les sommes reçues du tribunal d’attribution des prises relèveraient du bénéfice net.

Par conséquent, Shaikyr pouvait faire son devoir patriotique en punissant le Delferahk plutôt qu’en capturant les navires marchands du Dohlar et de Tarot, normalement plus rémunérateurs, sans craindre de mécontenter les bailleurs de fonds du Rapace. Ces galères rapporteraient sans doute moins qu’un nombre équivalent de bâtiments de commerce dohlariens, mais un profit substantiel serait tout de même garanti.

Les pièces de chasse du Rapace tonnèrent. La fumée dériva sous la brise légère et des boulets commencèrent à émailler de panaches blancs la surface des flots tout autour de l’ennemi.

Profite bien de tes derniers instants, mon ami, pensa Shaikyr avec méchanceté. Tu ferais bien de te réjouir que nous naviguions selon les ordres de la Couronne. C’est mon cas, en tout cas. Sinon, s’il n’en tenait qu’à moi, il n’y aurait pas de prisonniers. Mais l’empereur est un meilleur homme que moi, grâce à Dieu. Voilà pourquoi je n’aurai pas à comparaître un jour devant la justice du Tout-Puissant avec sur les mains le sang de tout un équipage.

Il eut un dernier regard d’artiste pour le ciel, le soleil, la mer et les bateaux, puis se tourna vers son second.

— Que la batterie bâbord se tienne prête, lança-t-il avec froideur. Elle aura de l’ouvrage d’ici à quelques minutes, me semble-t-il.

 

— Capitaine ?

Shaikyr leva les yeux et avisa Dunkyn Hyndyrs, son écrivain, qui venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte. Le commandant du Rapace était en train d’étudier les cartes des environs pour déterminer le prochain terrain de chasse de sa meute. Il cligna des yeux, ébloui par l’éclat du soleil.

— Oui ?

— Capitaine, je crois que vous devriez monter sur le pont.

— Hein ? fit Shaikyr en se redressant. Que se passe-t-il ?

— Rien de grave, capitaine, répondit Hyndyrs avec une circonspection infinie. J’ai bien peur, toutefois, qu’il y ait bientôt un peu d’animation et je me disais que vous souhaiteriez sans doute être présent lorsque ce sera le cas.

— Comment ça, de l’animation ?

Les yeux de Shaikyr commençaient à s’accoutumer à la luminosité entourant Hyndyrs, et il fronça les sourcils en remarquant l’expression du commis. Il avait l’air, se dit le capitaine, peu charitable, d’avoir avalé une araignée et de craindre que la bestiole soit tentée de remonter.

— Que se passe-t-il, Dunkyn ?

— Une chaloupe de la Risée vient d’accoster, avec à son bord un message du capitaine Zherahk. Et le connaissement de l’une des prises.

— Et alors ? s’impatienta Shaikyr.

— Si ces galères se sont montrées si obstinées, capitaine, ce n’était pas sans raison. L’ensemble de ce convoi était affrété par la couronne du Delferahk. Quatre des galions abritaient dans leurs soutes des matériaux destinés au programme de construction navale promu par le Temple. Un autre était chargé de plusieurs centaines de tonnes de cuivre et d’étain en lingots, apparemment promis à être transformés en pièces d’artillerie, elles aussi pour la nouvelle flotte commissionnée par Sion. Je suis sûr que l’empereur et la Marine se réjouiront comme il se doit d’avoir mis la main sur ces cargaisons. En revanche, le sixième galion, lui, n’était pas vraiment affrété par le Delferahk, mais par… les « Chevaliers des Terres du Temple. »

L’impatience de Shaikyr disparut brutalement. Il retomba sur ses talons.

— Ce sixième galion ne transporte ni bois de charpente, ni cuivre, ni étain, capitaine. Ses magasins sont remplis d’or et d’argent. Je n’ai pour l’instant aucune idée de la valeur de ce trésor, mais mon estimation serait certainement très en dessous de la vérité. Ce bâtiment transporte plus de six mois de paiement du Temple aux chantiers navals chargés de la construction des nouvelles galères de l’Église à Ferayd. Par ailleurs, le Conseil des vicaires a visiblement approuvé le règlement de subventions aux ports souffrant le plus de leur fermeture à notre flotte de commerce. D’après le commandant de ce galion qui n’est pas le plus heureux des hommes en ce moment, capitaine –, une bonne partie des sommes transportées devait être versée à titre de pension aux camarades survivants des braves Delferahkiens assassinés par les vilains Charisiens.

— Langhorne…, murmura Shaikyr.

Une prise telle que celle que venait de décrire Hyndyrs ne se présentait qu’une fois dans la vie d’un corsaire. Il sentit le doux frisson de la richesse se répandre le long de chacun de ses nerfs. Cependant, il changea bientôt d’expression.

— Langhorne ! répéta-t-il sur un ton différent, et Hyndyrs partit d’un rire discret.

— Oui, capitaine. C’est l’une des raisons pour lesquelles je crois qu’il risque d’y avoir de l’animation à bord quand j’annoncerai la nouvelle aux hommes.

— « De l’animation » ? Vous êtes loin du compte ! s’exclama Shaikyr avec aigreur en se remémorant ses propres pensées.

Le Rapace et ses conserves avaient reçu une lettre de marque de la Couronne. À ce titre, celle-ci prélèverait les trois quarts de la fortune amassée par ces corsaires, qui n’en auraient plus qu’un quart à se partager.

Tu vois, Larys, se dit-il en lui-même, c’est incroyable comme cet arrangement semblait plus avantageux il y a à peine une heure, non ?

— Bien, lâcha-t-il enfin en posant son compas sur la carte déployée devant lui. Je ferais mieux de monter, en effet. (Il décela un certain manque d’enthousiasme dans sa propre voix et adressa un sourire gêné à l’écrivain.) Vous croyez que les hommes chanteront « alléluia » quand nous leur rappellerons l’existence du tribunal d’attribution des prises ?

— J’en doute fort, capitaine.

— Ce n’est pas moi qui leur en voudrai… Cela dit, si j’en crois votre inventaire, même un quart du total, réparti entre tous les hommes et les mousses, représentera tout de même au moins quatre ou cinq ans de solde pour la plupart d’entre eux.

— Tout à fait, capitaine, acquiesça Hyndyrs avec un sourire d’encouragement. Dites-leur donc cela ! Je suis sûr que d’ici à ce que ces moussaillons aient, allez ! cinquante ou soixante ans, ils en viendront à accepter leur sort avec philosophie !

.III.
Palais de l’empereur Cayleb
Tellesberg
Royaume de Charis

À bien des égards, la musique sanctuarienne n’était pas très différente de celle qu’avait connue Nimue Alban au cours de sa vie biologique. Par d’autres côtés, cependant, elle était… bizarre.

Oui, vraiment bizarre, se dit Merlin, qui montait une fois de plus la garde auprès de l’empereur et de son épouse.

Parmi les similarités figurait l’emploi de tout un assortiment d’instruments à cordes hérités du lointain passé de l’humanité : violons, altos, violoncelles, guitares, balalaïkas et même, du moins en Charis, des banjos. À titre personnel, Merlin se serait très bien passé de ces derniers. De même, quoique de nouveaux les aient rejoints, la plupart des cuivres et des bois traditionnels existaient encore. Enfin, se reprit intérieurement le seijin, il aurait sans doute été plus exact de dire que ces instruments, extrêmement anciens, avaient en fait été ressuscités. Après tout, il aurait été surprenant que les citoyens d’une civilisation âgée de tout juste huit siècles et demi soient parvenus à reproduire toute la gamme d’instruments de musique inventés sur Terre en plus de cinquante mille ans. L’un des engins inconnus de Merlin était un cuivre doté, dans sa version fanfare, d’un tube si long qu’il fallait un deuxième musicien pour le porter, mais qui se jouait en pinçant plus ou moins les lèvres à la façon d’un clairon de la Vieille Terre. Un autre ressemblait au croisement d’un cor d’harmonie et d’un tuba. Venaient ensuite les bois fifres, piccolos et flûtes traversières –, sans oublier les pianos, les grandes orgues des églises et des cathédrales, et même les clavecins. Les percussions étaient également bien représentées avec des tambours, des cymbales, des xylophones surtout en Chisholm et toutes les variétés intermédiaires.

Et il y avait aussi des cornemuses. Il en existait même de différentes sortes : de la version à plusieurs bourdons, que Nimue avait connue, à une curiosité constituée du sac traditionnel et d’un dispositif évoquant un trombone.

Cependant, ce n’étaient pas tant les instruments qui surprenaient Merlin que les combinaisons affectionnées par les Sanctuariens. Par exemple, Nimue Alban n’aurait jamais imaginé de concerto composé pour guitare, banjo, fifre, tambours et cornemuses. Merlin, hélas, n’avait plus à l’imaginer.

Ce n’était pas le seul mélange pittoresque à lui avoir fait se demander à l’occasion par quel caprice de la génétique l’ouïe des Sanctuariens s’était trouvée à ce point affectée. C’était la seule explication du Terrien aux salmigondis censément mélodieux confectionnés par ces gens.

Fort heureusement, la musique de rigueur pour les soirées d’apparat était assez sobre et faisait appel à des associations de sons qui ne donnaient pas l’impression à Merlin que son audition artificielle avait été agressée par un instrument de musique contondant. Pour tout dire, la mélodie jouée ce soir-là par l’orchestre rangé le long d’un mur de la grande salle de bal du palais de Tellesberg était presque apaisante. Son rythme rappelait un peu celui de la valse, avec ce que Nimue aurait appelé un « soupçon de swing ».

Merlin se réjouissait de ne pas avoir à évoluer sur la piste avec tout le monde. Nimue était une excellente danseuse et ne manquait jamais une occasion d’exercer ses talents. Merlin, en revanche, n’avait jamais appris les pas de danse sanctuariens, à mi-chemin entre la valse et un genre de quadrille sous stéroïdes, avec une pointe de tango et des mouvements qui lui rappelaient ce qu’on appelait autrefois « le charleston ». Que des danseurs y survivent par un climat tel que celui de Tellesberg était l’un de ces mystères qui défiaient toute logique.

Certains de ses camarades regrettaient avec plus d’envie que d’amertume –de devoir monter la garde au cours de telles festivités. Ce n’était pas le cas de Merlin. Certes, en insistant bien, on aurait pu lui faire admettre qu’il ne s’était pas rendu compte, malgré son expérience de garde du corps du prince héritier Cayleb, que le protecteur personnel du roi de Charis devrait passer une si longue partie de ses journées à faire le pied de grue avec l’air assez menaçant pour décourager toute velléité de régicide. Or l’élévation de Cayleb au titre d’empereur n’avait rien changé au problème, bien au contraire.

En revanche, s’il arrivait à ses compagnons d’infortune d’avoir mal aux pieds, les muscles artificiels du capitaine Athrawes ne fatiguaient jamais, à moins que leur propriétaire l’ait décidé. En outre, alors que ces mêmes compagnons avaient parfois une assez bonne idée de ce à quoi ils préféreraient consacrer leurs tours de garde, Merlin, lui, se réjouissait de ces périodes souvent interminables passées debout devant la porte d’une chambre ou contre un mur derrière la chaise ou le trône de Cayleb. Il n’avait jamais trop de temps libre pour étudier consciencieusement les enregistrements des centaines de capteurs déployés par ses PARC. Il saisissait donc avec plaisir toutes les occasions qui lui étaient offertes de rester debout sans avoir rien d’autre à faire que parcourir les renseignements qu’Orwell avait classés comme devant être évalués par un humain, c’est-à-dire Merlin. Étant donné que Nimue avait toujours été capable de faire plusieurs choses à la fois et que Merlin avait lui aussi cette qualité, il pouvait s’employer à cette étude tout en gardant un œil sur Cayleb. Il n’aurait jamais été tenté de le faire dans d’autres circonstances, mais, n’étant que l’un des quatre ou cinq hommes du dispositif de sécurité déployé au sein du palais de Tellesberg, il était prêt à prendre le risque de diminuer sa vigilance de quelques degrés pour pouvoir examiner les transmissions d’Orwell, d’autant plus qu’il bénéficiait au départ de plusieurs fois la force d’un être humain biologique, d’une ouïe optimisée et d’une capacité de réaction accessible uniquement à quelqu’un dont les influx nerveux circulaient cent fois plus vite que ceux d’un être organique.

Pour l’heure, étant donné la cohue étincelante qui se pressait dans la salle de bal pleine à craquer, les rapports de ses capteurs distants étaient le cadet de ses soucis. Il ne s’attendait pas vraiment à un acte désespéré contre Cayleb ou Sharleyan, mais la densité de la foule aurait offert une formidable couverture pour un tueur armé d’un couteau, comme ne l’avait que trop prouvé l’agression de l’archevêque Maikel. Dans le cas présent, le criminel n’aurait même pas besoin d’être un fanatique suicidaire : il n’aurait plus qu’à se fondre, une fois son forfait accompli, parmi les invités agglutinés.

Tu as vraiment tendance à voir tout en noir les jours de fête, pas vrai ? se reprocha Merlin.

Il y avait des accents indéniables de vérité dans cette question intérieure. Du vivant de Nimue, des soirées comme celle-ci avaient toujours eu un petit côté fébrile. Tous les participants savaient les Gbabas à l’affût et l’humanité sur le point de perdre son ultime bataille. Les grands bals encore organisés figuraient parmi les derniers qui seraient jamais donnés. Cela refroidissait l’atmosphère, c’était le moins qu’on puisse dire.

C’était ce qu’éprouvait Nimue, en tout cas. Ou peut-être était-ce à cause de son extrême sensibilité aux émotions de ses semblables qu’elle se sentait rappelée de façon si déprimante à sa propre mortalité. Merlin le soupçonnait parfois, compte tenu de la préférence de sa personnalité d’origine pour les loisirs solitaires : la plaisance, par exemple ; l’escalade, le deltaplane, la randonnée ; la lecture, l’étalage de peinture sur une toile. C’était comme si elle avait passé le nombre limité d’années à sa disposition à s’imprégner de l’univers naturel par tous les pores de sa peau.

Il régnait en Charis le même parfum de tension qu’à l’époque de la menace des Gbabas. Il arrivait même aux plus ardents défenseurs de Cayleb de ressentir quelques bouffées d’angoisse en réfléchissant aux chances de survie de son royaume. L’intégration de Chisholm et d’Émeraude au nouvel empire de Charis était bien sûr un point positif, mais, étant donné qu’au moins quatre-vingts pour cent de l’espèce humaine vivaient sur les deux grands continents sous le contrôle direct de l’Église de Dieu du Jour Espéré, doubler la population de Charis n’avait pas changé grand-chose au rapport de forces.

Ce soir-là, toutefois, personne n’avait l’air de se morfondre. Illuminé par les innombrables flammes des chandeliers, le kraken de Charis en marbre d’or des carrières de la chaîne du Lézard, dans le duché d’Ahrmahk, ressortait avec un brûlant éclat de miel partout où son motif était incrusté au cœur du marbre noir du sol lustré de la salle de bal, qui formait comme un bassin d’eau profonde et ténébreuse à la surface duquel se reflétaient les danseurs, eux-mêmes scintillant de tous leurs feux dans la même lumière. Rubis, saphirs et topazes resplendissaient d’une chaude incandescence parmi les chaînes d’or et d’argent, les broderies sophistiquées, les froufrous de soie de coton et les pans encore plus onéreux de chardon d’acier.

Une oreille commerciale et quelle oreille charisienne ne l’était pas ? aurait littéralement entendu le doux tintement musical de toutes les pièces de monnaie qui avaient changé de mains pour créer ce tourbillon délicat de tissus, de métaux précieux et de pierreries.

La soie de chardon d’acier, rarissime il y avait encore très peu en dehors des frontières de l’empire de Harchong, était par exemple très présente ce soir-là. L’égreneuse de coton dont Merlin avait soufflé les plans à Ehdwyrd Howsmyn et Raiyan Mychail s’était en effet révélée capable d’extraire les minuscules graines épineuses et toxiques de leur cosse de soie brute. Contrairement à la soie de coton, le chardon d’acier devait faire plusieurs passages dans la machine, avec chaque fois un peigne plus fin, de sorte que toutes les graines en soient arrachées. Ce matériau risquait par conséquent de rester le plus cher des deux, même si la plante dont il était issu poussait plus vite et sous des climats plus variés que sa concurrente plus docile. Malgré tout, son prix commençait à chuter, même si Mychail faisait de son mieux pour n’augmenter que très progressivement sa disponibilité sur les marchés. De fait, Mychail le sentait, elle finirait par être assez abordable pour se prêter à la fabrication de voiles.

Cayleb et le comte de L’Ile-de-la-Glotte avaient tout d’abord trouvé cette idée absurde, avant de lui reconnaître bien des mérites. Pour commencer, le chardon d’acier était pour ainsi dire indestructible, avec une remarquable résistance à la pourriture et à la moisissure. Par conséquent, quoique cher à l’achat, il serait très avantageux à long terme. Cette toile était par ailleurs très robuste, beaucoup plus que tout ce qu’avait pu produire l’humanité sur Terre avant l’avènement des fibres synthétiques. Si on y ajoutait la finesse extraordinaire de sa trame, qui la rendrait beaucoup plus efficace en navigation que n’importe quelle voile confectionnée sur Terre à partir de matériaux organiques, l’idée d’en équiper des bateaux n’était plus si absurde que cela.

Ce soir-là, toutefois, quiconque aurait suggéré que l’étoffe la plus noble et la plus chère jamais produite sur Sanctuaire puisse connaître un jour une application aussi vulgaire se serait heurté à un mur d’indignation et d’incrédulité de la part d’invités ayant mis un point d’honneur à en porter pour afficher leur richesse et leur élégance vestimentaire à l’occasion de l’un des événements mondains les plus importants de l’année après le couronnement de Cayleb et son mariage avec Sharleyan.

Pour l’heure, les hôtes d’honneur ne dansaient pas. En regardant dans leur direction, Merlin sentit tressaillir avec une compassion ironique les commissures de ses lèvres. Le prince héritier Zhan et sa fiancée, la princesse Mahrya, étaient assis côte à côte, les yeux rivés sur les danseurs. Respectivement âgés de onze années sanctuariennes à peine dix standards et de presque dix-neuf –soit dix-sept standards –, Zhan et Mahrya ne formaient pas un couple des mieux assortis sur la piste de danse. Mahrya n’était pas très grande pour son âge sans surprise, aux yeux de Merlin, compte tenu de ses gènes –, mais faisait tout de même une tête de plus que son fiancé, qui montrait pourtant déjà des signes d’être promis à atteindre un jour la taille de Cayleb.

Cela étant, ils avaient ouvert le bal avec une grâce surprenante. Merlin s’était même étonné de les voir si calmes sous les regards convergents de la cour impériale au grand complet. Le fait qu’ils aient été élevés et éduqués depuis le berceau dans l’objectif de tels instants les y avait sans doute aidés, mais cela n’avait pas empêché le seijin de trouver stupéfiants l’aplomb et le sang-froid dont ils avaient fait preuve en virevoltant au rythme de la première danse du bal donné en leur honneur à l’occasion de leurs fiançailles officielles.

Ce n’était qu’un peu plus tard qu’il l’avait compris : Mahrya s’était ainsi employée de façon délibérée et incroyablement adroite à détourner les pensées de son jeune fiancé de l’atmosphère tendue régnant ce soir-là. Malgré leur différence d’âge, la perspective de cette union semblait la ravir, et pas seulement parce qu’elle épouserait l’héritier légitime du trône de Charis. Merlin doutait qu’elle nourrisse une passion torride pour un garçon de onze ans, mais Zhan lui plaisait à l’évidence beaucoup. Or, comme l’avait fait remarquer Cayleb, les sept ans et demi standards qui les séparaient n’avaient rien d’inhabituel dans le cadre d’un mariage d’État arrangé.

Zhan, pour sa part, avait un peu tiqué en apprenant que son grand frère comptait le marier à la fille aînée de Nahrmahn d’Émeraude. Il n’était, il est vrai, disposé à regarder d’un œil favorable rien qui vienne d’Émeraude ou de Corisande, et ce depuis bien avant la mort de son père. À l’issue de la bataille de Darcos, sa haine s’était enflammée de manière inquiétante. Cependant, l’âge de Mahrya et les formes intrigantes qu’il conférait à sa silhouette avaient contribué à la débarrasser aux yeux de son jeune fiancé d’une partie de la souillure esméraldienne dont elle était couverte, souillure dont Zhan avait fini par la considérer comme pratiquement indemne quand il avait découvert qu’elle partageait son amour des livres et que, malgré leur différence d’âge et son intelligence indubitable, elle n’entendait visiblement faire preuve d’aucune condescendance à son égard. La princesse Ohlyvya, la mère de Mahrya, avait aussi beaucoup joué en faveur des fiançailles. Plus brune que la défunte mère de Zhan, elle lui rappelait cependant beaucoup la reine Zhanayt.

En définitive, c’étaient les regards que s’était attirée Mahrya de la part des adolescents plus âgés de la Cour qui avaient scellé l’approbation de Zhan à ce projet, se rappela Merlin avec amusement. Par bonheur, la princesse tenait ses formes et son teint de sa mère et non de son père. Elle serait aussi mince que la princesse Ohlyvya et, si Merlin ne se trompait pas en examinant sa silhouette qui avait déjà dépassé le stade ingrat de la puberté, ses courbes seraient encore plus généreuses que celles de sa mère. Plus d’un jeune aristocrate de Charis avait déjà eu du mal à se retenir de baver à son passage. À vrai dire, elle semblait susciter sans effort chez les mâles de son espèce une réaction que la Nimue Alban de dix-sept ans lui aurait enviée de toute la force de son corps en pleine floraison. Quant à Zhan, dès l’annonce de ses fiançailles avec elle, il n’avait pas tardé à connaître auprès de ses contemporains plus âgés un gain de popularité que même son nouveau statut de prince héritier de Charis ne l’avait laissé entrevoir.

Voilà une idée de Cayleb qui devrait donner d’excellents résultats, se dit Merlin, ses yeux saphir braqués sur le couple impérial valsant avec grâce sur la piste de danse. Je doute que Zhan ait vraiment saisi toutes les implications politiques de ses fiançailles. Quand bien même, je ne crois pas qu’il leur accorderait une grande importance. Elles passent certainement au second plan par rapport à ses hormones ! Par contre, tout son entourage a très bien compris. Compte tenu des termes officiels des traités de fondation de l’empire, il est peu probable que le petit-fils ou la petite-fille de Nahrmahn hérite un jour de la couronne impériale, même s’il arrivait malheur à Cayleb au cours de la prochaine campagne. Cependant, ce mariage garantira ses liens étroits avec la maison Ahrmahk. Par conséquent, beaucoup de gens qui s’inquiétaient de la menace que représentait Émeraude pour Charis sont enchantés de voir Nahrmahn désormais du côté de Cayleb.

Merlin était évidemment du nombre. Il était peut-être moins surpris que certains de constater les atouts apportés par Nahrmahn au Conseil impérial, mais il se réjouissait tout de même de voir le prince travailler pour Cayleb au lieu de s’évertuer à l’éliminer. Ôter à n’importe qui l’envie d’assassiner l’empereur aurait été digne d’éloges ; obtenir le soutien inconditionnel d’un homme aussi capable que Nahrmahn l’était plus encore. Merlin ne doutait pas qu’il arrivait au prince d’Émeraude de regretter l’épilogue abrupt, définitif et infructueux de ses décennies de manigances à l’encontre de Charis. Cependant, il s’en était sorti presque aussi bien que s’il l’avait emporté, surtout après que le Groupe des quatre avait fait de lui le larbin du prince Hektor. De fait, il était visiblement le premier étonné d’apprécier autant Cayleb et Sharleyan. Pour le moment, il s’avouait plus volontiers ainsi disposé à l’égard de Sharleyan que de Cayleb, mais, une fois que sa fierté masculine se serait remise des outrages subis, il admettrait sans doute à contrecœur ne serait-ce qu’à Ohlyvya que Cayleb était lui aussi d’une compagnie acceptable.

Je parie même qu’Ohlyvya s’abstiendra de lui glisser plus de deux ou trois fois à l’oreille : « Je vous l’avais bien dit. » Merlin rit tout bas à cette idée, puis consulta son chronomètre intégré.

Encore deux heures, et le bal toucherait à sa fin. Surtout, même si nul ne l’admettrait, parce que le fiancé aurait déjà dû être couché depuis longtemps.

 

— Eh bien, ça ne se passe pas si mal que ça, finalement !

L’empereur Cayleb porta un gobelet de punch à ses lèvres tandis que l’impératrice et lui s’efforçaient de reprendre leur souffle. Un mur de gardes impériaux s’était discrètement interposé entre eux et la foule pour leur offrir quelques instants d’intimité. Cayleb pouffa de rire en avisant son jeune frère.

— Zhan était certain que cela tournerait au désastre !

— Rien d’étonnant à cela, compte tenu de ce qu’il entend vos sujets dire d’Émeraude et du prince Nahrmahn depuis qu’il est tout petit, renifla Sharleyan. Je ne ciis pas que ces propos n’étaient pas justifiés, mais il serait naïf d’attendre d’un garçon de l’âge de Zhan qu’il saute de joie en apprenant qu’il va épouser la fille de l’ogre.

— Je sais, dit Cayleb avec hilarité. Cela dit, il s’en est remis remarquablement vite. Dès qu’il a posé les yeux sur elle, en fait !

— Ne m’avez-vous pas dit vous-même avoir été agréablement surpris par ce qu’a donné votre propre mariage arrangé ?

— Cessez de chercher les compliments, ma chère.

Cayleb porta la main de son épouse à ses lèvres et déposa un baiser sur le dos de son poignet en lui adressant un regard rieur, puis il se redressa.

— Je ne me suis jamais dit agréablement surpris, mais soulagé.

— Je savais que c’était quelque chose de délicat dans ce genre, commenta Sharleyan, pince-sans-rire.

— Eh bien, dit-il avec espièglerie, j’espère que le noble et altruiste dévouement avec lequel je m’emploie à donner un héritier à notre nouvelle dynastie vous a convaincue que la politique internationale ne me cause pas que des tourments.

Sharleyan rougit. Étant donné l’éclairage et le teint d’ivoire de la jeune femme, il aurait fallu l’examiner de très près pour déceler l’infime coloration de ses joues, mais Cayleb, lui, la remarqua. Il sourit à pleines dents. Sharleyan lui frappa la main d’un coup d’éventail accessoire nécessaire et non uniquement décoratif en Charis et dut lutter pour ne pas partir d’un fou rire incontrôlable quand il lui répondit par un clin d’œil suggestif. Le fait était que Cayleb faisait preuve avec elle d’une ardeur tout à fait remarquable, se dit-elle avec une légère, mais bien pardonnable arrogance. Sans être d’une beauté extraordinaire, c’était un jeune et vigoureux guerrier, avec toute la robustesse et… l’endurance que cela impliquait. Elle avait été contrainte d’éviter toute aventure susceptible de faire scandale avant son mariage, mais Cayleb et elle rattrapaient avec enthousiasme le temps perdu. Mieux encore, tout Charis semblait se réjouir de leur bonheur, ce qui devait être bien rare quand un membre de la famille royale ramenait au palais une « étrangère ».

— À vrai dire, la possibilité que vous vous soyez résignée à votre triste sort m’a effectivement traversé l’esprit, lui dit-elle avant d’ajouter à voix basse : J’y suis moi aussi parvenue.

— Vous m’en voyez ravi.

— Oui, enfin… Pour en revenir aux futures noces de votre petit frère, j’ai l’impression qu’il s’y est déjà « résigné », lui aussi. D’ailleurs, au vu des courbes de Mahrya, le contraire m’aurait stupéfiée. Il a beau être jeune, il n’en est pas moins du sexe masculin ! C’est de famille, apparemment.

— C’est ce que disait mon père, en tout cas.

— Et votre père vous aurait-il suggéré, dites-moi, de tenir également à l’œil votre petite sœur, Votre Majesté ?

— Zhanayt ? s’exclama Cayleb en clignant des yeux. Qu’est-ce qu’elle a, Zhanayt ?

— Ah ! les hommes ! fit Sharleyan en secouant la tête. Même les meilleurs d’entre vous avez l’air de croire qu’il vous suffit de frapper des poings sur votre torse velu pour encourager vos conquêtes à se pâmer et à tomber entre vos bras virils ! Ne vous est-il jamais venu à l’esprit, à aucun d’entre vous, que nous autres, femmes, avons aussi un cerveau ?

— Croyez-moi, madame, déclara Cayleb en toute sincérité, si ma mère avait laissé toute idiotie contraire s’insinuer dans mon esprit, les premiers jours vécus avec vous m’auraient ôté mes illusions. Mais quel rapport cela a-t-il avec Zhanayt ?

— N’avez-vous pas remarqué sa façon de couver des yeux le jeune Nahrmahn ?

Cayleb écarquilla les paupières.

— Vous voulez rire !

— Pas du tout, mon cher. Elle a trois ans de plus que Zhan, vous savez. Croyez-moi, elle a encore plus conscience que lui des… attraits du sexe opposé. Sans compter qu’elle voit tout le monde se marier autour d’elle. Attention ! je ne prétends pas qu’elle éprouve un besoin irrésistible de se jeter au cou du jeune Nahrmahn. Je ne serais même pas surprise que quelqu’un l’ait remplacé dans son cœur d’ici à quelques mois. Cela dit, compte tenu de leur rang à tous les deux, ce garçon est le seul qui lui convienne à Tellesberg. Or il se trouve qu’il n’est pas si vilain que ça. Remarquez, je comprends ce que la princesse Ohlyvya trouve à son père, même si cela ne lui ferait pas de mal de perdre un peu de poids. La moitié de son corps, peut-être.

— Mon Dieu, ce n’était pas une plaisanterie ! (Il fronça les sourcils.) En y réfléchissant, il ferait sans doute un très beau parti pour Zhanayt, en effet…

— J’ai beau détester les calculs purement dynastiques, répondit Sharleyan avec plus de sérieux, si bénéfique que puisse être une telle union, j’en vois une encore plus avantageuse qui pourrait se présenter peut-être très bientôt pour votre sœur.

— Ah bon ?

Il haussa un sourcil et elle agita doucement son éventail.

— Le mariage de Zhan et Mahrya aura déjà pour effet de lier l’une à l’autre les maisons Ahrmahk et Baytz. J’ai beau considérer Nahrmahn fils comme un agréable jeune homme, je ne vois aucun intérêt pour nous de placer Zhanayt sur le trône d’Émeraude en tant que princesse consort dans le seul dessein de garantir la loyauté de son mari à la couronne impériale. Il est assez malin pour reconnaître les avantages de cette loyauté. D’ici à ce qu’il ait succédé à son père, Émeraude fera déjà partie de l’empire depuis des décennies. Sa famille et lui seront très impliqués dans son administration. Il n’aura donc aucun intérêt à représenter autre chose pour la Couronne qu’un soutien inconditionnel. En revanche, ce sera très différent pour Corisande. Pour être tout à fait franche, je ne confierais même pas une paire de gants sales à n’importe quel membre de la famille de Hektor. Trop de sang a coulé entre les Daykyn et nos deux maisons pour que Corisande puisse un jour rejoindre l’empire de son plein gré. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais, au vu de tout ce passif, je ne pourrai jamais me fier à aucun des enfants de Hektor, pas plus qu’à lui-même.

— Je suis d’accord avec vous, malheureusement. (Les narines de Cayleb frémirent.) J’en fais même souvent des cauchemars. Jamais je ne m’abaisserais à massacrer tous les prétendants possibles au trône de Corisande, mais en retirer Hektor ne suffirait pas, si nous laissons à ses enfants la vie sauve et tout le loisir de comploter contre nous, ou d’être manipulés par, mettons, Zahmsyn Trynair et Zhaspyr Clyntahn…

— C’est aussi ce que je redoute. Je ne suis pas plus disposée que vous à assassiner des enfants pour les empêcher de devenir une menace pour nous, mais le fait est que nous avons une responsabilité à ce niveau. Une responsabilité qui ne prendra pas fin avec la chute de Hektor. C’est là qu’intervient Zhanayt.

— Comment cela ? l’encouragea Cayleb sur un ton suggérant qu’il voyait très bien où son épouse voulait en venir.

— Nous allons devoir dénicher en Corisande un noble assez apprécié du peuple pour avoir une chance de conquérir peu à peu son soutien en tant que prince inféodé à Charis, mais assez futé ou, du moins, pragmatique – pour comprendre que nous ne pourrons l’épargner s’il ne nous est pas loyal. Pour plus de sécurité, il nous faudra aussi le lier le plus étroitement possible à notre Couronne. Et donc…

Elle ne termina pas sa phrase. Cayleb hocha la tête comme à contrecœur.

— Je comprends la logique de votre raisonnement. J’aurai des scrupules à mettre Zhanayt aux enchères sur le marché du mariage, cependant.

— Est-ce que ces mêmes scrupules vous ont empêché de demander la main d’une femme que vous n’aviez jamais vue ? répliquat-elle sans animosité. Ou de faire de même avec Zhan ?

— Non, mais…

— … ce n’est pas la même chose, terminat-elle à sa place. Cayleb, je crois que je vous aime. Pourtant, en toute sincérité, je ne m’y attendais pas et ne comptais pas là-dessus. Oserez-vous prétendre le contraire en ce qui vous concerne ?

— Non, avoua-t-il à voix basse.

— Mais Zhanayt est votre petite sœur… (Sharleyan sourit d’un air triste et rêveur.) Je regrette parfois d’être fille unique. Dans le cas contraire, peut-être aurais-je mieux compris ce que vous ressentez pour Zhanayt en ce moment. Bien sûr, si j’avais eu un frère ou une sœur surtout s’il s’était agi d’un frère plus jeune –, Mahrak aurait eu encore plus de mal à me maintenir en vie et sur mon trône. Cela dit, vous avez fait preuve d’assez de résolution pour organiser, tant pour vous que pour Zhan, un mariage d’État nécessaire. Le moment venu, mon amour, vous prendrez la même décision pour Zhanayt. J’espère seulement qu’elle n’aura pas davantage à le regretter que nous deux et, apparemment, Zhan et Mahrya.

— Croyez-vous qu’elle ait beaucoup de chances d’être ainsi récompensée ?

— Franchement ? Non, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux. En étant capable de faire plus que nous tolérer, nous sortons déjà du lot, Cayleb. Si on y ajoute le fait que Mahrya pourrait se révéler une épouse idéale pour votre petit frère, cela fait de nous une famille extraordinairement chanceuse. Mais on ne peut pas gagner à tous les coups, vous savez.

— Je sais, je sais, murmura-t-il.

Elle lui prit la main.

— Quelle que soit la façon dont les choses tourneront, il est inutile de nous tourmenter à l’avance. L’une des premières leçons que m’a dispensées Mahrak quand j’ai hérité de ma couronne est que la plupart des problèmes se résolvent d’eux-mêmes avec le temps. Loin de moi l’idée de vous inciter à chercher sur l’heure un époux convenable pour Zhanayt. En revanche, je jugerais sage de ne pas encourager les possibles élans actuels de son cœur.

Cayleb l’examina un instant. Il ouvrit la bouche, puis se ravisa et souleva la main de sa femme pour l’effleurer de ses lèvres. Elle lui adressa un regard interrogateur, visiblement curieuse de savoir ce qu’il avait été sur le point de lui dire, mais elle se contenta de sourire.

Si seulement je pouvais vous dire combien Merlin avait raison de m’encourager à faire de vous non uniquement mon épouse, mais une partenaire…, pensa Cayleb.

— Ça s’est plutôt bien passé, non ? répéta Cayleb un peu plus tard, en une tout autre compagnie.

Sharleyan était partie se coucher. Cayleb se sentait moins enclin depuis son mariage à veiller tard en abusant de vin et de mauvaises plaisanteries avec Merlin ou un autre camarade, mais il n’avait guère le choix ce soir-là. Assis sur un balcon du palais, il dégustait un whisky desnarien avec l’archevêque Maikel, Rahzhyr Mahklyn et Merlin, le regard levé vers le firmament. Dans la fraîcheur apaisante propre aux quelques heures précédant l’aube, les lointains éclats de lumière qui, il le savait à présent, étaient chacun un soleil aussi vif que celui de Sanctuaire scintillaient comme autant de pierres précieuses enchâssées dans la voûte de velours du ciel. Ce n’était pas le cadre ordinairement associé à une réunion entre un empereur et trois de ses plus proches conseillers, mais cela convenait parfaitement à Cayleb. S’il lui fallait préférer les affaires d’État à l’alcôve, autant faire en sorte que ce soit de la façon la plus confortable possible.

— C’est aussi mon avis, acquiesça Staynair.

— C’est une bonne chose de faite, d’ailleurs, si je puis me permettre, Votre Majesté, renchérit Mahklyn. Je suis ravi que cet accord ait été conclu et entériné avant votre départ pour Corisande.

Merlin hocha la tête, même si la remarque du docteur dénotait un pragmatisme et une conscience politique assez inhabituels chez lui. Merlin savait depuis toujours qu’il ne fallait pas se fier à la mine perpétuellement perplexe que Mahklyn se plaisait à présenter au monde entier, mais il ne s’était jamais avisé de la finesse d’analyse dont il serait capable le jour où il voudrait le montrer.

Il l’affiche beaucoup plus volontiers depuis que Cayleb abrite le Collège royal dans son palais, non ? songea Merlin. Et aussi depuis que les frères lui ont dévoilé toute l’histoire de saint Zherneau…

À en juger par les paroles suivantes de Cayleb, la même pensée avait dû traverser l’esprit de l’empereur.

— Je suis d’accord avec vous, Rahzhyr, mais cela me ramène à mon souci du moment. Je vais effectivement quitter le royaume d’ici à quelques quinquaines. Dès lors, Sharleyan me remplacera en qualité de régente, secondée par Rayjhis en tant que premier conseiller. Ne croyez-vous pas qu’il serait grand temps que les frères se décident à mettre au moins l’un des deux au courant de tout ?

Mahklyn eut la lucidité de tenir sa langue. Cayleb s’était exprimé sur un ton agréable, mais qui n’avait fait que souligner la colère très réelle brûlant au fond de ses yeux marron.

— Cayleb, dit Staynair après un rapide coup d’œil à Merlin, je comprends votre impatience. Vraiment. Mais il ne serait pas raisonnable d’attendre une décision si rapide de la part des frères.

— Sauf votre respect, Maikel, je ne suis pas d’accord, laissa tomber l’empereur.

Staynair voulut riposter. Cayleb lui coupa la parole d’un geste, courtois mais impérieux, de la main.

— Merlin avait absolument raison quand il m’a parlé de l’intelligence de Sharleyan. À vrai dire, je me demande s’il ne l’a pas sous-estimée. Elle n’est pas qu’« intelligente ». Elle est beaucoup plus que cela. Par conséquent, lui cacher un secret si fondamental nous prive de l’une de nos ressources les plus précieuses. Par ailleurs, comme je crois vous l’avoir déjà fait remarquer, elle est à la fois ma femme et l’impératrice de Charis. En tant qu’impératrice, son « besoin d’en connaître », comme dit Merlin, est total. En tant qu’épouse, elle est en droit d’attendre de moi que je fasse preuve à son égard d’une honnêteté sans faille, surtout quand il s’agit d’une affaire aussi essentielle !

Aucun de ses trois interlocuteurs n’ouvrit la bouche pendant plusieurs secondes. Merlin se racla la gorge, ce qui suscita chez Cayleb, malgré la tension de l’instant, un sourire involontaire. L’empereur ne comprenait pas encore tout ce qui entourait le concept d’ACIP, mais il savait que son garde du corps n’avait nul besoin physique de s’éclaircir la voix.

— Tout d’abord, Cayleb, permettez-moi de vous dire que je suis entièrement de votre avis. Cependant, il est certaines réalités pratiques que nous ne devons pas perdre de vue. L’une d’elles est que les frères ne sont toujours pas rassurés sur « l’impétuosité de votre jeunesse ». Avouons-le, vous venez d’épouser une jeune femme intelligente, belle et pardonnez-moi –attirante. Il est donc tout naturel que vous en soyez épris ou, du moins, que ces facteurs vous incitent à prendre des décisions hâtives en ce qui la concerne.

— Quelle krakennerie ! s’écria Cayleb. Oh ! je suppose qu’un vieux moine grognon et étriqué pourrait le penser du fond de sa cellule et de son vœu de célibat. Et même sans ce dernier ! Mais je suis roi, Merlin. Je suis même empereur, à présent, merde ! Ce n’est pas la décision d’un jeune marié. C’est la décision d’un chef d’État à la veille de son départ pour l’invasion d’une principauté hostile. Je le sais, j’ai peu de chances d’y rester, mais n’oubliez pas combien nous étions confiants pour mon père. Un malheur est vite arrivé. Et si Sharleyan doit apprendre la vérité après ma mort, croyez-vous qu’elle pourra encore faire confiance aux frères… ou à Maikel et à vous ?

— C’est un argument de poids, déclara Staynair. Je m’y range d’ailleurs de tout mon cœur. Cependant, Merlin a oublié un aspect du problème dans son analyse.

— Lequel ? lança Cayleb avec un air de défi.

— Depuis quelques mois, les frères ont admis plus de monde au sein du cercle des initiés qu’au cours des dix années passées. N’oubliez pas que certains, comme Zhon Byrkyt, ont consacré leur vie entière et ce n’est pas peu dire, dans le cas de cet homme à protéger ce secret en redoutant ce qu’il adviendrait si leur dispositif de sécurité connaissait la plus minuscule des failles. En ce moment, ils se sentent en situation précaire. Bref, ils ne veulent plus rien dire à personne sans y être absolument contraints.

— Ce ne sont pas là des bases très saines sur lesquelles asseoir une décision, Maikel, fit remarquer Cayleb, et l’archevêque hocha la tête.

— Certes. Par malheur, c’est la réalité. Or, si importante si vitale – que soit la prompte admission de l’impératrice au sein des initiés, il est tout aussi capital de conserver la confiance des membres de ce cercle.

— C’est triste à dire, Cayleb, mais Maikel n’a pas tort, dit Merlin d’un ton posé. (Cayleb le foudroya du regard et le seijin haussa les épaules.) Je ne dis pas qu’il est bon de ne rien lui confier, mais qu’en ce moment précis, compte tenu de la situation, nous n’avons pas de meilleure solution à notre disposition. Nous en sommes donc réduits à prendre la « moins pire » des décisions.

Cayleb émit un grognement de colère, mais signifia par une grimace son acceptation réticente, sinon son accord inconditionnel. Il n’avait pas dit son dernier mot, toutefois.

— Très bien. Je renonce pour Sharleyan… du moins pour l’instant. Mais Rayjhis ? Il sera son principal conseiller politique en mon absence et Dieu sait qu’il a prouvé au cours des deux ou trois dernières décennies qu’il sait garder un secret d’État ! Ne croyez-vous pas le moment venu de lui dévoiler toute la vérité ?

— À vrai dire, déclara Staynair, je crains que le moment de tout lui révéler ne vienne jamais, Cayleb.

L’empereur dévisagea l’archevêque, l’air visiblement stupéfait. Staynair poussa un soupir.

— Je connais Rayjhis Yowance depuis sa prime jeunesse, Votre Majesté, dit-il avec plus de solennité qu’il en réservait d’ordinaire à Cayleb. Il n’était encore que garde-marine et moi novice quand nous avons fait connaissance. J’éprouve pour lui une immense affection. Je lui confierais volontiers ma vie ou le salut de mon royaume. Cependant, malgré sa déception à l’égard du Groupe des quatre, malgré sa détermination à œuvrer pour la séparation de l’Église de Charis et de celle du Temple, je crois qu’il n’est pas encore et ne le sera jamais prêt à accepter toute la vérité sur Langhorne, Bédard et Pei Shan-wei. J’ai très peur de la réaction qui pourrait être la sienne s’il venait à découvrir ne serait-ce que la nature de Merlin. Il croit en les archanges, Cayleb. Au fond de lui, là d’où viennent sa force, sa détermination et sa loyauté, c’est un croyant. Je le devine incapable d’aller au-delà. Enfin, en toute honnêteté, je ne suis pas certain que nous ayons le droit d’attendre cela de lui.

Cayleb plissa les yeux en posant son regard sur l’archevêque. Il s’était visiblement abîmé dans une profonde réflexion et il laissa s’écouler une minute avant d’expirer bruyamment.

— Vous avez sûrement raison, dit-il d’une voix lente. Je n’avais jamais imaginé Rayjhis si étroit d’esprit.

— Il ne s’agit pas là d’étroitesse d’esprit, tempéra Staynair, mais de foi. Une foi qui lui a été inculquée depuis le berceau. C’est du reste ce qui rendra si âpre la lutte à venir, quand ses enjeux seront connus de tous. Voilà pourquoi, comme je l’ai dit un jour à Merlin, nous ne pouvons encore nous permettre de lever le voile sur la vérité.

— Il a raison, Cayleb, intervint Merlin. D’ailleurs, d’un point de vue purement pragmatique, cela n’a pas grande importance en ce qui concerne Rayjhis.

— Pardon ? fit Cayleb en penchant la tête sur le côté.

— Quelle que soit la vérité qu’il soit prêt à entendre à propos de Shan-wei, il a de toute évidence accepté mes « pouvoirs ». À vrai dire, il se doute sûrement que ce ne sont pas seulement ceux d’un seijin.

Que votre père et Maikel les aient considérés comme étant au service de la lumière et non des ténèbres lui suffit. Je sais qu’il a appris à compter avec eux et à en faire le meilleur usage possible. Il y a un vieux proverbe que je n’ai jamais entendu sur Sanctuaire, mais que nous ferions bien de garder à l’esprit : « Le mieux est l’ennemi du bien. »

— C’est vrai, acquiesça Staynair avec vigueur. Rayjhis est un homme bon, loyal et capable, Cayleb. Vous le savez aussi bien que moi. Vous savez aussi qu’il met ces qualités au service d’un formidable partenariat avec Merlin depuis près de trois ans. Certes (l’archevêque esquissa un sourire dénué d’humour), leur relation était assez houleuse au départ. Cependant, une fois convaincu de la probité du seijin, Rayjhis s’est dévoué corps et âme à leurs efforts communs. Je crois inutile de rien ajouter à tout ce que nous lui avons déjà dit, qui n’était, notez bien, que la stricte vérité, quoique partielle. Enfin, s’il devait vous arriver malheur en Corisande, comme vous semblez le craindre, il restera à Tellesberg plusieurs personnes, dont moi, qui seront dans le secret et en qui Rayjhis a déjà confiance.

— Très bien, fit Cayleb en riant un peu jaune. J’ai l’air d’être vaincu sur tous les fronts. J’espère que cela ne présage rien du sort de Domynyk à Ferayd !

— S’il s’agit d’un présage, espérons qu’il aime le théâtre, lança Merlin en provoquant l’hilarité générale.

La tradition scénique de Sanctuaire continuait de préserver l’antique croyance selon laquelle une mauvaise répétition était la meilleure garantie d’une bonne représentation.

— Cela soulève tout de même un problème qui me turlupine depuis longtemps, Merlin, dit Cayleb en se tournant vers l’homme qui était jadis Nimue Alban.

— Voilà qui ne laisse rien présager de bon, justement, fit remarquer Merlin.

Cayleb s’esclaffa.

— Rassurez-vous. Non, ce qui me tracasse, c’est que nous n’avons tous, à part vous, qu’une très imparfaite compréhension de ce qu’était l’humanité avant Langhorne et l’Église de Dieu du Jour Espéré.

— C’est malheureusement exact.

— Eh bien, je me pose des questions sur ce que Zherneau appelle « ANEF » dans son journal. D’après lui, Shan-wei s’en serait servie pour le rééduquer après la suppression de tous ses souvenirs par Langhorne et Bédard.

Il marqua une pause. Merlin hocha la tête.

— « Nimue » disposait-elle d’un de ces machins dans sa « grotte » ? s’enquit l’empereur.

— Elle… enfin, j’en ai un, oui, répondit Merlin.

— Eh bien, si j’en crois le journal de Zherneau, ces appareils permettent d’assimiler une étonnante quantité de connaissances en très peu de temps. Je me demandais donc s’il ne serait pas possible d’y avoir recours pour « éduquer » certains d’entre nous, dans l’éventualité où il vous arriverait quelque chose de fâcheux.

— Ce serait formidable, en effet, surtout en ce qui vous concerne, Votre Majesté, ainsi que Maikel et Rahzhyr. Hélas ! c’est impossible.

— Pourquoi ?

— Parce qu’« ANEF » est un acronyme qui signifie « appareil neural d’enseignement et de formation ».

Tous les Sanctuariens dévisagèrent Merlin, la mine perplexe. Il leva la main droite et la tendit devant lui, en coupe, comme pour contenir un liquide.

— Cela veut dire que ce dispositif entre directement en interface qu’il communique –avec le système nerveux de l’homme : les nerfs et le cerveau. Cela ressemble beaucoup à la technologie utilisée par Nimue pour enregistrer sa personnalité et ses souvenirs avant de me les transférer.

Cela fit une drôle d’impression à Merlin de tenir de tels propos devant des Sanctuariens. Bien entendu, ils auraient été tout aussi insolites devant n’importe quel Terrien, surtout parce qu’il avait dépassé depuis longtemps la limite légale maximum de dix jours au-delà de laquelle un ACIP ne pouvait plus fonctionner en mode autonome.

— Le problème est que, pour brancher un ANEF à un homme, celui-ci doit être équipé des implants nécessaires. (Voyant son auditoire de plus en plus déconcerté, Merlin poussa un soupir.) On pourrait comparer un implant à… l’embout sur lequel se fixe le tuyau à bord du bateau de service utilisé par la capitainerie pour remplir les réserves d’eau d’un bâtiment. Vous voyez ? C’est un tout, tout petit mécanisme, à défaut d’autre terme, qui doit être introduit par voie chirurgicale chez l’individu souhaitant se connecter à un ANEF. Si Shan-wei a pu rééduquer Zherneau et ses compagnons, c’est parce que tous les « Adam » et « Ève » possédaient un dispositif de ce type. Tous les habitants de la Vieille Terre en recevaient un peu après leur naissance –, ce qui n’est le cas de personne sur Sanctuaire. Par conséquent, sans embout auquel brancher le tuyau, il est impossible de verser des informations dans votre tête.

— Je suis navré de l’apprendre, dit Mahklyn. (Merlin lui jeta un coup d’œil et le docteur partit d’un rire un peu forcé.) Lire les textes que vous avez copiés à mon intention est déjà fascinant, Merlin. Acquérir ces mêmes connaissances « par magie » aurait été encore plus fabuleux. Sans compter le temps que cela m’aurait fait gagner.

Merlin s’esclaffa. Mahklyn avait entrepris de révolutionner les mathématiques sanctuariennes. Il était encore loin de publier quoi que ce soit, car il n’en était encore qu’à étudier les œuvres de Newton, ainsi que de certains de ses contemporains et de ses successeurs. Malgré l’intelligence indéniable du docteur, cela faisait une masse considérable d’informations et de théories à assimiler. En outre, les traduire dans ses propres termes, de manière que cela ressemble à une innovation sanctuarienne et non à une quelconque diablerie née des « obscurs enseignements de Shan-wei », risquait de le tenir occupé jusqu’à la fin de sa vie… au minimum. Visiblement gêné de s’attribuer la paternité de l’œuvre d’autres chercheurs, il semblait toutefois, nécessité faisant loi, s’y être résigné.

— C’est certain, admit Merlin. Par malheur, nous n’y pouvons rien.

— Eh bien, voilà, la messe est dite ! lâcha Cayleb avec philosophie. (Les trois hommes se tournèrent vers lui et il eut un sourire grimaçant.) Je m’avoue vaincu.

— Allons, Cayleb…, dit Staynair d’une voix posée. Il ne faut pas prendre cela comme une défaite.

— Appelez cela comme vous voudrez, Maikel. Pour moi, c’en est une. Cela dit (il s’arracha à son siège), ce n’est pas forcément si terrible que ça en a l’air. Après tout, une fois le match joué et perdu, il faut savoir se diriger vers les douches et (ajouta-t-il avec un sourire malicieux) la couche conjugale. S’il m’est impossible de souffler à Sharleyan tout ce que j’aimerais lui dire, je peux au moins lui faire comprendre combien elle me manquera après mon départ.

.IV.
Anse de Ferayd
Royaume du Delferahk

— Pardon ?

Messire Vyk Lakyr se redressa d’un bond sur son siège en dévisageant le très jeune officier debout devant son bureau. Le lieutenant Cheryng lui rendait souvent visite depuis le fiasco sanglant du mois d’août. Il était en effet responsable de ses secrétaires et de la circulation des dépêches, dont le volume s’était multiplié au cours des deux mois et demi passés. Or ces messages étaient rarement très agréables. En fait, Lakyr était assez stupéfait d’être non seulement encore à la tête de la garnison de Ferayd, mais d’avoir reçu une promotion, par le biais d’une augmentation de ses effectifs en vue du service de ses batteries. Il ne savait pas trop si cela voulait dire que le roi Zhames le considérait comme étranger à ce qui s’était passé, mais il restait certain de pouvoir encore perdre son poste si le Temple l’exigeait. Cela restait tout à fait dans le domaine du possible, étant donné que c’étaient les agents assoiffés de sang de l’Inquisition qui avaient provoqué ce massacre.

Lakyr craignait cependant un peu moins de tomber en disgrâce depuis que l’Église avait proclamé sa version des faits. Partagé entre l’indignation et la fureur face à ces mensonges éhontés, il savait néanmoins sa colère en partie due à un sentiment de délivrance dont il n’arrivait pas à se départir. En rejetant la faute sur les victimes charisiennes, plutôt que sur quelqu’un d’autre à Ferayd et encore moins sur l’Inquisition –, les religieux l’avaient lui aussi mis à l’abri des soupçons. Ce qui l’avait tout d’abord stupéfié, c’était le nombre d’habitants de la ville qui croyaient sincèrement la version officielle. Lakyr s’était alors rappelé que les événements avaient eu lieu au milieu de la nuit et que la première information reçue par les citadins avait été le grondement soudain des canons.

Pourtant, s’il comprenait bien le lieutenant Cheryng, toutes les personnes impliquées étaient sur le point de se voir douloureusement rappeler le vieux principe selon lequel toute action entraîne une réaction.

— D’après le chef d’escadron Fhairly, au moins quinze galions charisiens bloquent la passe Est, messire, répéta le lieutenant en réponse à sa question. C’est du moins le nombre d’unités qu’il a pu compter jusqu’à présent, ou plutôt qu’il avait dénombrées au moment de l’envoi de son message.

Lakyr serra les dents. Le chef d’escadron Ahdym Fhairly commandait la batterie défensive de l’île Est, qui couvrait la partie la plus resserrée de la passe Est, le plus oriental des trois chenaux navigables donnant accès à l’anse de Ferayd proprement dite. Cependant, cette île gisait à cent trente milles du port de Ferayd.

— Combien de temps ce message a-t-il mis pour nous parvenir ?

— À peine quatre heures, messire. Le chef d’escadron a dépêché son aviso jusqu’au continent, où le réseau de sémaphores a pris le relais.

À peine quatre heures…, répéta Lakyr en pensée. Fhairly est-il encore de ce monde ?

— Très bien, dit-il à voix haute. Il leur faudra au moins quinze ou seize heures pour arriver jusqu’ici, même une fois sortis du chenal. Ils ne seront donc pas en vue du port avant la nuit. Je doute qu’ils se risquent à lancer une attaque d’envergure sans rien y voir.

Il leva les yeux et s’interrompit en remarquant l’expression de Cheryng.

— Oui, lieutenant ?

— Messire, je… Et s’ils ne doublaient jamais le fort Est ?

Le jeune homme avait l’air vexé que son supérieur ait d’emblée jugé Fhairly incapable de stopper les Charisiens. Lakyr allait lui répondre vertement quand il se rappela avoir été lui aussi, à une époque, un jeune officier inexpérimenté.

— Pour moi, il est très… improbable que le chef d’escadron Fhairly et ses hommes parviennent à les arrêter, Taiwyl, dit-il presque avec gentillesse. Il a déjà signalé la présence de quinze galions, soit au moins sept cents bouches à feu, si nos renseignements sur l’armement de ces navires sont corrects. Notre batterie de l’île Est n’en compte que vingt-cinq. Certes, nos pièces sont protégées par des parapets de pierre, mais elles ont aussi l’inconvénient d’être immobiles. Par ailleurs, n’oublions pas qu’à marée haute et, si j’en crois l’heure de départ de ce message, les Charisiens ont fait en sorte que leur arrivée coïncide avec la pleine mer le chenal mesure près de six milles de large, même au niveau du fort. Or les canons de Fhairly ont une portée maximum de trois milles dans des conditions de tir optimales et leurs chances de toucher leur cible à cette distance sont assez… faibles. À moins que l’ennemi décide d’ouvrir le feu sur sa batterie, Fhairly arrivera à peine à l’importuner.

Cheryng eut l’air surpris, alors que ce que venait de lui expliquer Lakyr aurait dû être une évidence pour lui. Cependant, il était facile d’oublier, en consultant trop rapidement la carte, la largeur du chenal. Lakyr soupçonnait du reste une telle négligence d’être à l’origine de l’autorisation donnée à la construction du fort Est.

— Voilà pourquoi je ne me fais guère d’illusions, poursuivit-il, maussade. La Marine de Charis approchera du port aux environs du prochain lever du soleil. Nous avons jusque-là pour nous préparer à l’accueillir.

 

Un nouveau roulement de tonnerre ébranla le fort Est lorsque les galions en parade au large le pilonnèrent. Le chef d’escadron cracha une bouchée de poussière boueuse.

— Ça ne sert à rien, mon commandant ! lui hurla son second à l’oreille. On n’arrive même pas à les atteindre !

C’était on ne pouvait plus exact, se dit Fhairly. Ses hommes avaient sans doute touché leur cible à quelques reprises, mais pas souvent. En tout cas, jamais au cours de l’heure écoulée.

Le problème venait tout bonnement du nombre de bouches à feu que l’ennemi avait réussi à entasser à bord de ses navires, ainsi que de leur cadence de tir indécente. Chacun de ces galions portait plus de canons par bordée que l’ensemble de sa batterie, et chacune de ces pièces tirait quatre ou cinq fois plus vite que les siennes, avec des projectiles manifestement plus lourds. Les Charisiens avaient ouvert le feu avec des boulets, mais, après les avoir fait pleuvoir parles embrasures du fort et tout autour, voyant les défenseurs faiblir peu à peu, ils s’étaient rapprochés pour défiler devant la position de Fhairly en la balayant d’un ouragan de mitraille à une portée de moins de trois cents yards. En signe de mépris pour tout le mal qui pourrait leur être fait, trois de ces gredins s’étaient même avancés à moins de deux cents yards pour y jeter l’ancre. Ils avaient frappé un grelin à leur câble pour mouiller en croupière et se transformer ainsi en batteries flottantes stables et immobiles. Dès lors, ils avaient eu tout le loisir de déverser avec une précision dévastatrice un déluge de ferraille sur le commandement de Fhairly.

Son subordonné avait raison, et il le savait. La compagnie comptait déjà plus de trente morts et au moins autant de blessés, soit vingt pour cent de l’effectif total. Or les hommes encore à leur poste étaient impuissants. Les galions au mouillage avaient mis hors d’état de nuire tous les canons du fort. Quant aux autres vaisseaux de guerre accompagnés d’une bonne dizaine de bâtiments de transport –, ils passaient librement devant l’ouvrage défensif.

Fhairly risqua un coup d’œil par-dessus le parapet et vit la flotte charisienne défiler au large. Il ne reconnaissait pas leur pavillon, mais, d’après leurs couleurs, il devait s’agir de celui du nouvel « empire de Charis » dont il avait entendu parler. Si tel était le cas, la Marine impériale de Cayleb n’avait de toute évidence rien à envier à la royale.

S’il n’avait pas été couvert de la poussière arrachée à ses propres fortifications et assourdi par le rugissement implacable de l’artillerie, il aurait sans doute mieux apprécié le spectacle martial auquel il participait bien malgré lui. Le ciel matinal formait un dôme d’un azur superbe que ne maculait aucun nuage. Les eaux bleues de la passe Est qui s’étendaient sur quatorze milles de large de part et d’autre du chenal beaucoup plus étroit étincelaient au soleil radieux du levant. Mais pas partout.

Une forêt de mâts et de voiles, d’enfléchures goudronnées, d’étendards et de signaux, empruntait avec majesté le chenal sous huniers et focs seuls. Les galions de guerre étaient très différents de leurs conserves de transport. Anormalement bas sur l’eau, ils présentaient une muraille d’un noir de jais barré uniquement par le blanc des virures des sabords. Ils étaient totalement dépourvus des dorures, ornements sculptés et peintures que se devait d’arborer un bâtiment de combat digne de ce nom. Bien entendu, se dit Fhairly, ils n’en avaient pas besoin. Surtout quand ces sabords étaient ouverts et qu’un torrent régulier de flammes et de destruction en jaillissait en direction de ses hommes.

Peints de couleurs plus vives, manifestement réquisitionnés pour servir de transports de troupes, les navires marchands contrastaient de manière saisissante avec les unités militaires. Même à travers le voile de poussière jeté sur le fort Est, Fhairly distingua les tuniques bleues des fusiliers marins de Charis agglutinés le long des pavois pour assister au spectacle derrière le mur de fumée s’échappant des flancs de leurs escorteurs avec une rapidité mortelle.

Le chef d’escadron observa ce tableau pendant une minute, puis se remit à l’abri. Il s’adossa au parapet et jeta un coup d’œil à son second.

— Vous avez raison, lieutenant, dit-il d’une voix sèche. (Ces mots lui causèrent plus de douleur encore que le fragment de roche qui lui avait entaillé la tempe au tout début de l’action.) Ordonnez aux hommes de cesser le feu et de se mettre à couvert. Ensuite, amenez notre pavillon.

 

— Un signal de la Destinée, amiral.

Messire Domynyk Staynair, baron de La Dent-de-Roche, interrompit sa discussion avec son capitaine de pavillon et leva les yeux.

— Oui, Styvyn ?

— Le fort Est s’est rendu, amiral, déclara le lieutenant de vaisseau Erayksyn. L’Infanterie de marine a débarqué et mis la garnison aux fers. Le capitaine de vaisseau Yairley nous fait savoir que les hommes du chef de bataillon Zheffyr ont pris possession de la batterie et s’apprêtent à la raser.

— Excellente nouvelle, Styvyn ! (La Dent-de-Roche sourit à pleines dents et se tourna vers le capitaine de vaisseau Darys.) Yairley a l’air de prendre goût à ce genre d’opérations, vous ne trouvez pas, Tym ?

— En effet, Votre Seigneurie.

Darys rendit son sourire à son supérieur. La Dent-de-Roche et lui connaissaient Dunkyn Yairley depuis qu’il n’était encore que garde-marine. Ils avaient tous deux parfaitement conscience des crises de doute qu’il traversait parfois, mais savaient aussi que cela ne l’empêchait jamais de mener à bien sa mission.

— S’il continue sur cette voie, je crains que nous n’ayons d’autre choix que de le promouvoir au grade de chef d’escadre, reprit La Dentde-Roche. Même si cela doit lui coûter ces excursions navales qu’il affectionne tant.

Darys éclata littéralement de rire. Cependant, le baron se rembrunit en pivotant de nouveau vers le lieutenant de vaisseau Erayksyn.

— Un signal pour la Destinée, Styvyn.

— Oui, amiral ?

— « Bien joué. Chihiro, VII, 23. »

— À vos ordres, amiral.

— Allez, Styvyn. Faites le nécessaire ! fit La Dent-de-Roche en faisant signe de déguerpir au lieutenant, qui se précipita vers l’équipe de signalisation.

— Le chapitre VII du Livre de Chihiro, Votre Seigneurie ? lança Darys en haussant un sourcil.

Le baron afficha un sourire sinistre.

— Cela me semble de circonstance.

 

Le capitaine de vaisseau Dunkyn Yairley lut sans un mot le bref message puis le rendit au garde-marine chargé des signaux.

— Merci, monsieur Aplyn-Ahrmahk.

Il se tourna vers le large, les mains croisées dans le dos, pour méditer le verset de la Charte qui lui revenait en mémoire : « Et saint Langhorne lui dit : “Assurément, Dieu livrera Ses ennemis à la destinée dévolue aux serviteurs de la corruption. Ils seront vaincus et punis de leurs péchés. Pieds et poings liés, ils seront emmenés en captivité par les justes.” »

Sans doute un compliment fondé sur le nom de notre bâtiment…, se dit Yairley. On peut y voir autre chose, cependant. Après ce qui s’est passé à Ferayd, la citation s’imposait, en effet.

Il réfléchit quelques instants, puis tourna le dos à la mer et fit signe au jeune duc de Darcos de revenir.

— Signal au bâtiment amiral : « Langhorne, XXIII, 7. »

— À vos ordres, capitaine.

Visiblement ravi du verset choisi, le garçon adressa un sourire radieux à son supérieur, puis se rua vers les fanions de signalisation pour composer le message indiqué. Yairley prit un air satisfait en examinant les fortifications où s’activaient les équipes débarquées. Les Delferahkiens affectés à cette batterie côtière, blessés ou indemnes, avaient été mis en sécurité de l’autre côté de l’île Est. On avait ensuite introduit dans chaque canon une quintuple charge de poudre et quatre boulets, avant de faire courir une mèche rapide de pièce en pièce, et une autre jusqu’au magasin à munitions. Toutes deux étaient reliées à la même mèche lente, coupée à la longueur nécessaire pour laisser le temps à la dernière embarcation de s’éloigner une fois qu’elle serait allumée. Les canons surchargés tonneraient en premier, avec une puissance telle que leur culasse se fendrait certainement, les condamnant au rebut. Ensuite, le magasin exploserait à son tour avec assez de force pour réduire le fort Est à l’état de gravats. Une fois la fumée dissipée, l’île Est ne serait plus bâtie que de ruines.

Comme il était écrit dans le Livre de Langhorne, au verset choisi par le capitaine : « Les méchants n’hériteront que de la tempête. J’abattrai toutes les murailles et places fortes des oppresseurs du peuple de Dieu. »

 

Messire Vyk Lakyr mit pied à terre et regarda le palefrenier emmener sa monture.

Je serais vraiment mieux au lit, se dit-il. Si une chose est certaine, c’est que je vais avoir besoin de repos. Malheureusement (il esquissa un sourire sans joie), ce n’est pas aujourd’hui que je serai exaucé.

En fait, se dit-il en se dirigeant vers son bureau dans la citadelle de la ville, sa déception ne s’arrêterait pas là. Toute la journée, de nouveaux messages n’avaient cessé de faire état des observations des sentinelles, à mesure qu’elles repéraient les voiles se rapprochant inexorablement de Ferayd. Le système de sémaphores avait tenu Lakyr informé de cette marche inexorable avec une efficacité qui n’avait rien de réconfortant : le chef de la garnison savait ses renseignements limités à ce que les Charisiens avaient bien voulu laisser ses hommes apercevoir. Une fois la passe Est franchie, rien ne les avait obligés à naviguer assez près des côtes pour que des vigies les distinguent et signalent leur présence. D’ailleurs, la plupart des sémaphores n’avaient aucun moyen de résister à un débarquement ; les Charisiens auraient pu couper à tout moment la chaîne de communication s’ils l’avaient souhaité.

La seule question qui hantait Lakyr était de savoir pourquoi ils s’étaient laissé voir. Peut-être ne s’agissait-il que d’arrogance, mais il avait un peu de mal à le croire.

Il est sans doute possible qu’ils nous informent délibérément de leur arrivée pour nous permettre d’évacuer nos civils, pensa-t-il. J’aimerais pouvoir m’en convaincre, en tout cas. Même si les misérables qui ont ordonné le massacre des femmes et des enfants de Charis ne méritent pas une telle clémence !

Il eut une moue de dégoût.

Mieux vaut ne pas le voir ainsi, Vyk. Quoi qu il advienne, l’Église reste l’Église. Que ses serviteurs ne soient pas toujours dignes d’elle n’y change rien. Par ailleurs, telles que les choses se présentent, ce n’est pas le moment de se poser des questions.

Il entra dans son bureau. Nimbé du halo d’une lampe à huile, le capitaine Kairmyn l’y attendait. Il se leva d’un bond à l’arrivée de son supérieur, mais celui-ci lui fit signe de se rasseoir.

— Je vous en prie, dit-il avec un sourire amer. Si vous avez aussi peu chômé que moi aujourd’hui, vos pieds ont sûrement mérité une petite pause.

— En effet, messire, répondit Kairmyn en obtempérant.

— Moi, c’est au cul que j’ai mal en ce moment, avoua Lakyr en faisant le tour de son bureau pour s’installer avec circonspection sur la chaise capitonnée placée derrière. (Le capitaine pencha la tête sur le côté et Lakyr haussa les épaules.) Je viens de galoper tout le long du front de mer. Nous sommes aussi prêts que nous le serons jamais. J’ai ordonné aux hommes de prendre un peu de repos, tant qu’ils le peuvent encore.

Kairmyn acquiesça d’un signe de tête. Lakyr s’étira avec vigueur en faisant jouer ses articulations pour soulager la tension de sa colonne vertébrale.

— Vos hommes sont prêts, je suppose, capitaine ?

— Absolument, messire. Cependant, je persiste à croire que…

— N’en dites pas plus, Tomhys, dit Lakyr en levant la main pour l’interrompre. Il faut bien que quelqu’un prenne la tête de ce détachement. Je vous ai choisi parce que vous figurez parmi les plus aptes à remplir cette mission. S’il se trouve que j’ai d’autres raisons d’avoir opté pour vous, c’est mon problème, pas le vôtre.

— Mais…

— Ne m’obligez pas à me répéter, capitaine, lança Lakyr d’un ton beaucoup plus sec.

L’espace d’un instant, Kairmyn parut tenté de persister dans sa protestation. Toutefois, il se ravisa ou se rendit compte qu’il avait plus à y perdre qu’à y gagner et hocha la tête.

— Bien, messire. Dans ce cas, dit-il en se mettant debout, je ferais mieux d’y aller. Bonne chance, messire.

— Vous aussi, capitaine.

Lakyr se leva pour rendre son salut à Kairmyn. Au gardeà-vous, celui-ci adressa un signe du menton à son supérieur et tourna les talons pour quitter la pièce.

Lakyr se rassit et garda les yeux rivés pendant plusieurs secondes sur la porte ouverte. Enfin, il haussa les épaules et s’intéressa aux dépêches impeccablement empilées à son intention sur son sous-main par le lieutenant Cheryng. La plupart d’entre elles étaient des rapports signalant que les hommes étaient fin prêts. Les rares à être d’une autre nature ne nécessitaient aucune action ou décision de sa part. Il était trop tard pour qu’il puisse rien changer à ce qui se passerait au matin.

Il acheva sa lecture du dernier message, le reposa et fit basculer sa chaise en arrière en pensant au jeune capitaine qu’il venait d’envoyer encadrer l’escorte militaire chargée de maintenir l’ordre parmi les civils contraints à quitter la ville. Kairmyn ne se trompait évidemment pas sur la raison de son choix pour cette mission. Il n’était en rien responsable de ce qui était arrivé aux marins de Charis et à leurs familles. Au contraire, ce massacre n’avait eu lieu que parce que ses instructions préalables, très précises, avaient été délibérément négligées. Par malheur, les Charisiens ne pouvaient pas le savoir.

Lakyr n’avait aucune idée de ce que savait Cayleb des événements survenus à Ferayd. Il aurait été surprenant que la propagande de l’Église ait eu le temps d’atteindre Charis avant le départ de cette flotte. C’était possible, cependant. Si Cayleb avait lu la version du Temple et l’avait comparée aux comptes-rendus de ses sujets rescapés du carnage, il aurait tout à fait pu le supposer prémédité. Dès lors, si l’officier dont dépendaient directement les auteurs de ces exactions tombait entre ses mains, les conséquences pour cet homme seraient terribles.

À juste titre, du reste, si tout cela avait effectivement été prémédité, se dit Lakyr. Ce qui ne laisse présager rien de bon pour mon avenir immédiat, à moi aussi, si tout se déroule aussi mal que je le crains… Enfin, advienne que pourra ! Au moins, j’ai réussi à mettre Kairmyn à l’abri.

 

— Mon commandant ! Mon commandant !

Le chef d’escadron Gahrmyn Zhonair se redressa d’un bond en agrippant la main qui le secouait par l’épaule. Il n’avait pas eu l’intention de s’assoupir. Il ne croyait pas sa chaise droite assez confortable pour le lui permettre.

Malheureusement, il s’était trompé, mais pas sur le confort de son siège : il avait l’impression qu’on venait de le rosser à coups de gourdin sur le dos.

— Quoi ? fit-il d’une voix plus sèche que voulue. (Il racla sa gorge parcheminée et réessaya :) Quoi ?

— Nous venons de repérer un mouvement dans le bassin, mon commandant !

— Montrez-moi ! intima Zhonair, les derniers voiles de sa torpeur soudain envolés.

Il suivit le sergent qui venait de le réveiller jusqu’à la plateforme d’artillerie la plus proche. Le soleil ne se lèverait que dans une heure encore et la ville de Ferayd, largement évacuée, était plongée dans le noir derrière lui. Le ciel d’une limpidité de cristal était émaillé d’amas d’étoiles scintillantes, mais il n’y avait pas de lune. Sans doute cette absence n’était-elle pas étrangère au choix de cette nuit par les Charisiens pour venir leur rendre visite.

La clarté des astres était trop faible pour dispenser un éclairage digne de ce nom, mais c’était tout de même mieux que rien. Zhonair plissa les yeux pour s’accoutumer à l’obscurité en suivant le doigt tendu du sergent. Pendant quelques instants, il ne vit rien du tout. Soudain, il distingua la lueur à peine perceptible d’un pan de toile illuminé par les étoiles.

— Vu ! murmura-t-il. Mais où est le stationnaire qui aurait dû…

Il sursauta, aveuglé par l’éclat soudain d’un tir de canon déclenché au milieu du bassin sans le moindre avertissement.

 

Le baron de La Dent-de-Roche leva brusquement la tête en entendant tonner la pièce de trente livres. Il gagna le couronnement du Ravageur en faisant claquer sa jambe de bois sur le pont. Il scruta les eaux du port pour tenter de localiser le canon, mais les ténèbres s’étaient refermées sur lui.

— Tir de canon par un quart tribord ! cria la vigie du haut de son nid-de-pie.

Sans lui être très utile pour l’instant, cette information donnait tout de même à La Dent-de-Roche une idée approximative de l’origine du tir. Il fronça les sourcils en se remémorant la géographie des lieux et en la comparant à ses instructions détaillées.

Sans doute l’Indomptable ou la Justice, se dit-il, en supposant ces bâtiments à l’endroit décidé. Un coup de canon isolé suggérait soit une décharge accidentelle qui attirerait de graves ennuis à quelqu’un –, soit une rencontre fortuite avec une unité de surveillance.

Enfin, ce n’est pas comme si personne n’avait conscience de notre présence. La seule chose qui me surprend, s’il s’agissait effectivement d’un stationnaire, c’est que nous n’en ayons pas déjà croisé une dizaine. Maintenant que j’y pense… je pourrais très bien ne pas en avoir été informé, si tout s’est passé à coups de sabre d’abordage !

Il n’enviait pas le sort des Delferahkiens qui avaient reçu l’ordre de patrouiller dans le bassin à bord de chaloupes et de canots. Certes, l’équipage de ces embarcations de taille réduite et basses sur l’eau avait plus de chances de repérer un galion que le contraire. Cependant, ces hommes en seraient réduits à prendre la fuite s’ils tombaient sur l’un des navires charisiens. Comme l’avait souligné le récent coup de canon, ils ne disposaient pas de la puissance de feu nécessaire pour rien entreprendre de plus décisif.

En fait, la grande inquiétude de La Dent-de-Roche était que la Marine du Delferahk ait affecté des galères à la surveillance du port, en lieu et place de simples canots de ronde. Le principal danger lié à une entrée dans le bassin sous le couvert de la nuit était que des galères puissent s’approcher assez des galions pour les éperonner ou les aborder. Si une telle unité avait peu de chances de parvenir à ses fins sous le feu nourri d’un vaisseau de guerre l’ayant repérée, elle en avait beaucoup plus dans l’obscurité.

Étant donné la qualité de ses équipages, l’amiral avait accepté ce risque avec une certaine sérénité. Cela ne voulait pas dire qu’il brûlait d’impatience de connaître le résultat de pareille manœuvre défensive, et il se demandait pourquoi les Delferahkiens n’avaient encore rien tenté de tel.

Soit ils sont assez malins pour deviner ce qui arriverait à une galère cherchant à nous intercepter, soit ils n’en avaient aucune à quai ou au mouillage à notre arrivée.

À titre personnel, il penchait plutôt pour la première hypothèse. Bien sûr, une galère commandée par un capitaine intelligent et adroit pourrait accoster l’un de ses galions par de telles conditions de visibilité. Cependant, la Marine du Delferahk ne comptait que des unités typiques du continent, plus petites que les charisiennes et manœuvrées par un équipage plus réduit. Les galions de La Dent-de-Roche, eux, étaient lourdement armés de canons et abritaient entre quatre-vingts et cent vingt fusiliers marins. Il faudrait au moins deux, voire trois galères delferahkiennes pour venir à bout d’un seul de ses bâtiments, d’autant que le reste de son escadre ne resterait pas les bras croisés en attendant la fin de l’affrontement. Par conséquent, à moins que le Delferahk ait réussi à réunir un minimum de vingt ou trente galères effectif dont ce pays ne devait même plus disposer, compte tenu des pertes subies du fait des corsaires en maraude qui avaient précédé la flotte de La Dent-de-Roche dans ces parages –, toute tentative de les utiliser pour intercepter les galions en approche serait futile.

Cela dit, futile ou pas, un tel baroud d’honneur ne ferait pas de bien au galion qui aurait le malheur d’être pris pour cible, alors je ne vais pas me plaindre que ce ne soit pas arrivé !

Il renifla et entreprit de rejoindre en clopinant le capitaine de vaisseau Darys.

— Eh bien, voilà ! On a frappé à la porte, amiral, fit remarquer ce dernier avec une moue désabusée.

— Et moi qui espérais arriver discrètement…, ironisa La Dentde-Roche. Encore une heure, je dirais, ajouta-t-il plus sérieusement.

— À peu près, oui.

— En tout cas, j’espère qu’ils n’ont pas attendu notre « toc toc » pour mettre tout le monde à l’abri.

La voix de l’amiral avait pris des accents beaucoup plus sinistres. Darys acquiesça en silence. Le capitaine de pavillon, comme son amiral, se réjouissait que ses ordres insistent sur la nécessité d’éviter autant que possible de causer des victimes civiles. C’était pour cela qu’ils avaient volontairement alerté les Delferahkiens de leur approche. Certes, il était toujours possible que le responsable de la défense du port soit assez stupide pour ne pas s’imaginer qu’une escadre charisienne à l’assaut puisse débarquer des fantassins. Néanmoins, si ce responsable avait ne serait-ce que l’intelligence accordée par Dieu à un tigre-lézard, il se rendrait compte que faire parader des galions le long des quais ne servirait pas à grand-chose.

En définitive, toute la question était de savoir si l’homme chargé de protéger Ferayd était conscient des chances qu’avaient ses batteries de repousser une attaque charisienne et s’il avait assez de force morale pour ordonner l’évacuation de la ville avant le premier coup de canon malgré les accusations de défaitisme auxquelles il aurait sans doute à faire face.

La Dent-de-Roche espérait messire Vyk Lakyr doué de ces deux qualités. Contrairement à ses officiers et à ses matelots, l’amiral savait d’après les visions du seijin Merlin que le chef de la garnison avait fait de son mieux pour limiter les victimes lors du massacre de Ferayd. Cela ne lui donnait pas une meilleure opinion du Delferahk, mais lui indiquait au moins ou le lui rappelait qui était le véritable ennemi de l’empire. En outre, que le Delferahk y ait participé de son plein gré ou se soit seulement révélé incapable de les empêcher, ces atrocités ne pouvaient pas rester impunies. L’empereur Cayleb avait également raison là-dessus. Il fallait faire de Ferayd un exemple pour les ennemis de Charis et punir cette ville du massacre dont elle avait été le théâtre au nom des sujets de l’empire.

Et c’est précisément ce à quoi nous sommes sur le point de nous employer, se dit l’amiral en se tournant vers l’est, où une lueur grise commençait à dévorer le ciel.

 

— Oh ! merde ! chuchota quelqu’un.

Il fallut quelques instants au chef d’escadron Zhonair pour se rendre compte que c’était lui qui avait laissé échapper ce cri du cœur. Cela ne lui fit pourtant ni chaud ni froid par rapport à ce qu’il voyait du haut des parapets de sa batterie.

Des dizaines de galions charisiens gouvernaient sous ses yeux. Leurs capitaines devaient disposer de cartes détaillées du port et de ses défenses, car ils avaient profité de la nuit noire pour adopter des positions stratégiques idéales. Formant une ligne impeccable, vingttrois d’entre eux traversaient lentement le bassin droit vers lui, tandis que dix ou quinze de leurs conserves restaient un peu en arrière pour couvrir les transports. La ligne en approche ne se trouvait plus qu’à trois ou quatre cents yards de son fort et ne cessait d’avancer. Le soleil levant faisait étinceler leurs voiles, parant d’éclats d’or leur toile brunie et malmenée par les éléments. À leur corne d’artimon flottait ce qui devait être le pavillon de l’empire de Charis : le kraken d’or de la maison Ahrmahk sur fond de damier argent et bleu de la maison Tayt écartelé du noir de Charis. Des centaines de canons, courts et trapus, pointaient par les sabords ouverts. Le silence absolu de leur entrée en lice fit courir un frisson d’épouvante le long de la colonne vertébrale de Zhonair.

— À vos postes ! hurla-t-il. À vos postes !

Son tambour transmit son ordre, même si ce n’était guère nécessaire : toutes les équipes de pièce étaient sur le quivive depuis une heure et demie. Comme il s’y était attendu, toutefois, le roulement de la caisse claire fut repris par la batterie située sur sa droite et relayé le long du front de mer jusqu’en ville. Ses hommes se penchèrent sur les culasses en attendant que la ligne de Charisiens en approche inexorable pénètre dans leur champ de tir. Zhonair leva sa longue-vue pour examiner l’ennemi.

 

— Très bien, capitaine, déclara solennellement La Dent-deRoche. L’heure est venue.

— À vos ordres, amiral, répondit le capitaine de vaisseau Darys avant de faire volte-face et d’élever la voix. Lieutenant de vaisseau Lahsahl ! Ouvrez le feu, je vous prie !

— Bien, capitaine ! (Shairmyn Lahsahl, officier en second du Ravageur, porta la main à son fourreau.) Paré à faire feu ! Profitez du roulis pour tirer plus haut ! cria-t-il en brandissant son épée au-dessus de sa tête.

 

Le chef de file de la ligne charisienne, au grand mât duquel flottait l’étendard indiquant la présence à bord d’un amiral, disparut derrière un soudain écran de fumée à cœur de flammes.

Zhonair se baissa d’instinct. Une méchante masse de fer fendit l’air au-dessus de sa tête. D’autres projectiles s’abattirent sur les remparts de sa batterie et un hurlement retentit. Ensuite, comme si cette première bordée n’avait été qu’un signal et c’était sans nul doute le cas des flammes et de la fumée semblèrent jaillir simultanément des flancs de tous les autres bâtiments de la ligne.

Le fracas de tant de lourds canons actionnés dans un intervalle si court se révéla indescriptible et l’impact de tant de tonnes de fer absolument terrifiant.

La maçonnerie de la batterie datait de près de deux siècles. Elle avait été érigée à l’origine pour protéger les catapultes et les balistes d’engins similaires et d’archers, avant que le principe du canon ait même été imaginé. Le projet de la remplacer par des fortifications modernes était évoqué de temps à autre depuis des décennies, mais la dépense aurait été astronomique et les dizaines de pièces abritées derrière cette muraille étaient jugées suffisantes pour la défendre.

Cependant, cette décision avait été prise avant que ces mêmes dizaines de pièces se retrouvent opposées à des centaines de canons capables d’une cadence de tir que les batteries delferahkiennes étaient bien loin d’égaler. Les vingt-trois navires de la ligne de La Dent-de-Roche étaient armés à eux tous de plus de mille trois cents bouches à feu. Près de sept cents d’entre elles pouvaient être braquées en même temps sur les défenses du port, et l’amiral charisien avait préparé minutieusement son offensive. Le dispositif défensif de Ferayd avait beau comporter au total plus de cent cinquante pièces, seules trente d’entre elles pointeraient vers sa ligne lorsqu’elle se présenterait à l’une des extrémités des fortifications du front de mer.

Au cours des six premières minutes du combat, chacune de ces trente pièces tira un coup. En réponse à ces trente boulets, la ligne de La Dent-de-Roche en cracha près de trois mille.

Le rempart vétuste, qui n’avait jamais été conçu pour résister à un tel traitement, ne se contenta pas de se désagréger. D’immenses blocs de pierre et de mortier s’envolèrent sous l’impact sauvage de plus de quarante tonnes de fer. De la poussière jaillit des fortifications comme un deuxième nuage de fumée. Même si les embrasures formaient des cibles relativement étroites, obscurcies de surcroît par ces particules en suspension, il était impossible quelles échappent toutes au torrent de feu de Charis.

Zhonair s’accroupit à l’abri des remparts, intimidé par l’incroyable rugissement de l’artillerie charisienne, qui semblait embraser le monde entier. De la fumée et de la poussière s’élevaient de partout, le prenant à la gorge et l’étouffant. Sous ses pieds, la roche compacte se mit à frissonner tel un enfant apeuré comme la ravageait la violente tempête de fer. Si ses canons répondaient aux assaillants, il ne les entendait pas. Par contre, il perçut sans effort les hurlements stridents qui retentirent lorsqu’une pièce servie à moins de trente yards de lui fut touchée de plein fouet.

Le boulet charisien s’était glissé juste en dessous de la volée et avait percuté le bois brut de l’« affût », projetant dans les airs l’ensemble de l’équipe de pièce. Le tube se sépara de son support, lequel se désintégra pour l’essentiel en éclats de la taille d’un bras. Au moins un tiers des servants furent tués sur le coup, fauchés par le boulet poursuivant sa trajectoire. Presque tous les autres moururent écrasés par le canon de dix pieds de long qui retomba sur eux de tout son poids.

Le chef d’escadron ouvrit de grands yeux devant ce qui était encore un instant plus tôt une équipe formée de dix-huit êtres humains et qui ne constituait plus qu’un désastre enchevêtré, déchiqueté, sanguinolent. Le feu charisien continua de s’abattre sur sa position, sans relâche. La muraille externe de sa batterie se désintégra sous le choc de la troisième salve. Une fois cet obstacle levé, une demi-douzaine de galions entreprirent de balayer les remparts d’une tornade de mitraille. Des dizaines de petits projectiles se glissèrent avec une violence mortelle par les embrasures. D’autres canonniers delferahkiens disparurent dans d’abominables gerbes de sang, de chairs déchirées et d’os fracassés.

Zhonair se releva d’un bond et se précipita au cœur du chaos en hurlant des encouragements. Il n’avait pas trop idée de ce qu’il criait, mais savait qu’il était de son devoir d’être là, pour soutenir ses hommes dans cet ouragan de tonnerre, de fumée et de dévastation.

Ils réagirent au son de sa voix familière en rechargeant avec frénésie leurs canons si difficiles à servir tandis que les Charisiens leur assenaient bordée sur bordée. L’un des créneaux vola en morceaux sous l’impact d’un boulet ennemi. La majorité des débris basculèrent vers l’extérieur pour tomber dans l’eau au pied des fortifications, mais un bloc de la taille d’une tête fut propulsé dans les airs et retomba sur un homme à moins de six pieds de Zhonair. Le sang de l’artilleur éclaboussa le chef d’escadron, qui se frotta les yeux pour tenter de les débarrasser du liquide poisseux.

Il s’essuyait encore les paupières quand un boulet le percuta en plein ventre.

 

— Messire, leurs fusiliers marins ont débarqué en au moins trois endroits.

Lakyr se tourna vers le lieutenant Cheryng. Le jeune homme avait le visage blême, la mine harassée, les yeux exorbités.

— Une seule de nos batteries répond encore au feu de l’ennemi, poursuivit le lieutenant. Le nombre de victimes serait très élevé.

— Je vois, répondit calmement Lakyr. Qu’en est-il des pertes chez l’adversaire ?

— L’un des galions a perdu deux mâts. Il s’est fait remorquer loin des combats. Un autre aurait pris feu, à ce qu’il paraît. Brièvement, du moins. À part ça…

Cheryng haussa les épaules, déconfit. Lakyr eut un geste de résignation. Les Charisiens avaient défilé méthodiquement le long du front de mer en concentrant leur feu sur chaque dispositif de défense, un par un. La sagesse traditionnelle voulait qu’aucun navire ne puisse s’en prendre à une batterie bien assise et protégée, mais cette tradition dépendait d’une puissance de feu équivalente. Lakyr en avait la certitude, les dégâts subis par les Charisiens et le nombre de victimes devaient dépasser ce que venait de lui rapporter Cheryng, mais cela n’avait pas suffi à les inciter à battre en retraite. Cela n’avait rien d’étonnant, du reste. Il avait espéré mieux résister, mais ne s’était jamais fait d’illusions quant à ses chances de repousser l’agresseur.

Je ne vais pas non plus entraîner la mort déplus d’hommes que nécessaire en tentant l’impossible, se dit-il, l’air abattu, en jetant un coup d’œil à l’horloge fixée au mur de son bureau. Trois heures, cela suffit… surtout si l’Infanterie de marine a débarqué. Ce n’est pas comme si le roi avait mis à ma disposition des fantassins capables d’appuyer mon artillerie, après tout…

— Très bien, lieutenant, dit-il avec plus de solennité qu’il en usait d’ordinaire pour s’adresser à Cheryng. Donnez l’ordre à l’équipe de signalisation de hisser le pavillon blanc.

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